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Journal de la vie littéraire #2

Le bon moment

Dans l’édition du 30 septembre 1929 – année sombre, on s’en souvient – du journal La Presse – fondé en 1836 par Émile de Giradin – on trouve une question qui anime les éditeurs et les auteurs depuis des lustres, et aujourd’hui encore :

Quel est le bon moment pour publier un livre ?

Cette question, c’est Maurice Roya, écrivain et journaliste, qui la pose dans son courrier littéraire de La Volonté (j’ai fait une recherche, je n’ai rien trouvé sur La Vérité – mais sait-on encore de nos jours où et comment trouver la vérité ?).

Alors ? Quand doit-on publier un livre ? Une idée ?

Le journaliste de La Presse écrit : « À la veille de la rentrée, de la grande rentrée littéraire (qui va nous valoir pendant octobre et novembre un flot de dix ou quinze volumes par jour) » [Dix ou quinze volumes par jour ? Vraiment ? Considérons seulement les jours ouvrables, une moyenne de volume 12,5 – tant pis pour le livre coupé en deux –, ça fait… 550 « volumes » en deux mois. Bon score. Nos rentrées littéraires n’ont pas à rougir]

Pourquoi autant ? « Les partants du prix Goncourt ou du prix Fémina sortent, cela va de soi, dans les deux premiers mois du trimestre. Mais les livres non-candidats ? » Ben oui, pourquoi venir brouiller la tête des lecteurs et creuser leurs économies ?

Mais le journaliste s’inquiète : « Nous voici au 1er octobre, et c’est à peine si on voit signe de vie, dans les halls des maisons d’édition, ou aux devantures des librairies. » Mais où sont donc les lecteurs ? Rappelons qu’on est en 1929 – année de crise, déjà, on imagine qu’ils avaient autre chose à faire.

Le journaliste de La Presse qui n’a pas signé son billet, précise que Maurice Roya « a dressé un petit tableau » qu’il s’empresse de recopier pour le soumettre « aux méditations de nos amis auteurs et éditeurs » et je m’apprête aussi à recopier à mon tour pour qui veut :

« Octobre : mois du terme (mauvais). Novembre : bon pour les livres tristes. Décembre : on économise pour les étrennes (mauvais). Janvier : mois du terme (mauvais). Février : il pleut, il neige (bon pour les romans). Mars : idem. Avril : mois du terme (mauvais). Mai : on commence à sortir (mauvais). Juin : on sort, on va au café (mauvais). Juillet : on se prépare pour les vacances… et le terme (mauvais). Août : on est au bain, on ne lit plus (mauvais). Septembre : on est revenu, mais on a beaucoup dépensé (mauvais). »

« Bon pour les livres tristes »

« On ne peut pas dire que M. Maurice Roya soit très optimiste. » note son confrère. En effet, neuf mois mauvais contre trois mois favorable à la littérature et aux romans. Et encore avec une réserve, novembre est seulement « bon pour les livres tristes ».  On peut se demander par quel retournement de l’histoire du roman, on trouve aujourd’hui toute l’année des feel good Books… Les livres qui font du bien, comme si les autres voulaient du mal aux lecteurs – certains, oui, sans doute.

La preuve, l’hebdomadaire La Vie a cherché dans la rentrée littéraire 2021 une sélection qui fait « la part belle aux romans généreux qui, avec style, finesse et complexité, font ressortir ce qu’il y a de meilleur en l’humain » On s’empresse de préciser : « de quoi affronter la dureté du monde qui vient. » (Merci La Vie !) Douze romans sont sélectionnés – dix sont écrits pour des femmes (mais pourquoi cette manie de compter ?) « Dans ces romans loin de toute mièvrerie, qui n’échappent pas à une certaine noirceur, les enfants, les fantasques, les cabossés, les originaux et les fous sont des héros en majesté. Non que leur innocence les protège du mal à l’œuvre, mais leur sensibilité intacte face aux blasés leur offre en retour une puissance inégalée. » Vous êtes impatients, voici la liste de ses auteurs qui peuvent nous rendre confiance dans le genre humain : Natacha Appanah, Ananda Devi, Clara Dupont-Monod, Lydie Salvayre, Maryse Condé – Elle nous apprenait la semaine dernière qu’elle était la « doyenne » de la rentrée – Amélie Nothomb, Claire Conruyt, Agnès Désarthe… Vous voulez vraiment les 10 ?

Dans Le Pèlerin, on ne prend pas de risque, la rentrée est labellisée : que le lecteur qui a peur de se perdre dans les pages suive le logo jaune Rentrée littéraire. La première sélection de la rentrée 2021, sans risque, vante « le charme intact des grandes plumes » Qui sont ces grandes plumes ? La précision arrive juste en dessous : « Figures françaises récurrentes de la rentrée littéraire, et parfois même piliers de cet événement » Les valeurs sûres. Delia Balland, Anne-Laure Bovéron, Muriel Fauriat, Sophie Laurant & Isabelle Vial (attachées de presse, mettez à jour vos tablettes, voici le service livre de La Vie !) le confient : « leur prose et leur propos nous ont embarqués. »

Rire et littérature

Comme tout le monde, on n’a pas lu Les Inrcoks (doit-on dire Les Inrocku maintenant ?). Sur la couverture, on nous assure que l’avenir de la littérature se trouve sous nos yeux. « La relève, c’est eux » affirme le magazine. Eux ? Marin Fouqué, Kaouta Harchi, Maryam Madjidi, Mathieu Palain. Sur la photo, elle n’a pas l’air vraiment heureuse la nouvelle génération. On ne doit pas plaisanter tous les jours aux Inroks. Cela dit, si on en croit La vie : « La littérature n’est pas chose tiède. » Pas sérieux s’abstenir, on n’est pas là pour rigoler.

En effet, Agnès Desarthe l’affirmait il y a quelques semaines dans Télérama – on a des archives ! : « Le rire est mal perçu dans la littérature française. Il ne fait pas partie des canons. En France, l’humour peut être présent dans les pastiches, dans la satire, mais dans un roman, non. » Pourtant on sait depuis longtemps les bienfaits d’un bon fou rire. Agnès Desarthe précise : « C’est mon outil essentiel. Le seul qui me permette d’aborder de manière précise, aiguë, les sujets les plus difficiles. Sans humour, il me manque toujours quelque chose. » Ce n’est pas nous qui allons dire le contraire. Ni Christine Montalbetti qui confie au journaliste Antoine Perraud dans La Croix – la rencontre a eu lieu « entre le parc des Buttes-Chaumont et celui de la Butte-du-Chapeau-Rouge, à deux pas du métro Danube » : « L’humour combat la mélancolie – tout en la permettant – face à l’absence. C’est une possibilité de vivre, de sauver du mutisme ». Christine Montallebetti dit aussi lors de cet entretien : « J’écris pour retenir ce qui s’enfuit : un lieu, un mot désuet, pourquoi pas une personne. Ce qui est révolu sera, je l’espère, restauré par le lecteur, qui va le réanimer. » Lecteur, décidément on compte sur toi. Mais ça ne devrait pas être trop difficile si on en croit Le Monde des livres qui a fait sa rentrée aussi cette semaine. Pour Fabrice Gabriel le nouveau roman de Christine Montallebetti est « un pur enchantement » Le roman raconte « à la Diderot, l’écriture d’un roman en train de se faire ». Voilà déjà de quoi satisfaire les lecteurs de Décapage qui savent que nous explorons les thèmes de la création littéraire depuis 20 ans.

Au nom du père

Avant de fermer pour la semaine La Croix, notons le « portrait » d’une auteure méconnue qui fait pourtant sa trentième rentrée : Amélie Nothomb – finalement, c’est plutôt le portrait de son père, sujet de son nouveau roman. Justement Le Figaro Littéraire pose la question « Que serait une rentrée littéraire sans livres consacrés au père ? » On peut réfléchir un peu ou on doit répondre tout de suite ? « Écrasante, crainte, haïe ou vénérée, la figure paternelle n’en finit plus d’inspirer les écrivains français. » (On renvoie aussi à la double page de L’Express la semaine dernière. Marianne Payot y remarquait que « rarement rentrée littéraire aura tant célébré, ou vilipendé, la figure originelle. ») Est-ce que les lecteurs suivront ? réponse dans quelques mois. Et on saura alors si c’était le bon moment de publier ces livres.

Numéro 64 octobre 2021

PARUTION FIN OCTOBRE 2021

 

Les Chroniques

Le Journal littéraireMaria Pourchet
Le début de l’été avec l’auteure de Feu.
Regards
Pourquoi persister ?
Dan Nisand se demande pourquoi écrire.
Un saut chez Ricciotti
Une rencontre sous le soleil menée par Julien Battesti
L’Interview imaginaire  Henry David Thoreau
Une discussion nature avec l’auteur de La Désobéissance civile et Walden.
Posture (et imposture) de l’homme de lettres  Jean-François Kierzkowski
Faut-il devenir sexy ?
L’Air Vilain • Philippe Vilain
Avoir un bon sujet
Et moi, je vous en pose des questions ?Jean-Baptiste Del Amo
Tout savoir sur l’auteur en moins d’une minute, montre en main

 

 

Les réseaux sociaux et moi!

En France, comme à l’étranger, on peut suivre son écrivain préféré sur les réseaux sociaux, lui envoyer un message, se lancer dans une grande conversation sans aller le rencontrer en librairie (ni même lire son livre), suivre son travail en cours et voir ses photos de vacances ou son dernier coup de coeur théâtre.
Fini l’écrivain dans sa tour d’ivoire qui attend l’inspiration ?
Pas si sûr. Si certains s’exposent sur les réseaux, s’en servent pour faire la promotion, pour échanger avec leurs lecteurs, ou pour expérimenter une forme de création, d’autres ne sont pas présents sur la Toile – ou ont pris la décision radicale de fermer leurs comptes.
Les réseaux sociaux : simple occupation, façon de meubler les temps morts, fenêtre sur l’époque, mise en scène de soi, véritable addiction ?
15 écrivains reviennent sur ce que la pratique – ou l’observation – des réseaux sociaux leur inspire.

Avec :
Blandine Rinkel,
Carole Fives,

Denis Michelis,
François-Henri Désérable,
Julia Kerninon,
Laurent Sagalovitsch,
Lisa Balavoine,
Marc Pautrel,

Olivier Liron,
Patrice Pluyette,

Pauline Delabroy-Allard,
Raphaël Meltz,
Thomas Vinau,

Valérie Zenatti,
Yves Pagès.

La Panoplie littéraire
Marie-Hélène Lafon

Entrée en littérature sur le tard, elle a petit à petit imposé sa voix. Dans le JDD (en 2016), Bernard Pivot : « L’écriture de Marie-Hélène Lafon est dure. Tenue, acérée, impitoyable. Mais aussi visuelle, sensuelle, avec, comme dans le regard des femmes, des éclairs de cruauté et de compassion. » Marianne Payot dans L’Express (2020) :
« Aucune graisse mais beaucoup de chair » dans ses textes. Les personnages de ses romans vivent en nous, comme les membres de notre famille qu’on ne fréquente plus mais à qui on continue de penser. Ses lecteurs se reconnaissent entre eux et dans ses livres. Beaucoup lui écrivent de longues lettres, bouleversés par ses romans. Marie-Hélène Lafon sait ce qu’elle doit à chaque lecteur et aussi aux libraires.
Pour tous, elle dresse sa Panoplie en toutes lettres, de A à Z.

© BAUDOUIN

Création

Erwan Desplanques
L’homme debout
Une nouvelle illustrée par Jean-Rémy Papleux
Georges Picard
L’intellectualité arrogante
Une nouvelle illustrée par Élise Jeanniot
Guillaume Tavard
C’est plus simple comme ça
Une nouvelle illustrée par Maya Brudieux

Abonnement découverte : n°64, 16 euros

Abonnement trois numéros (64 + année 2022) : 45 euros

Jacques Lemarchand, Journal, Claire Paulhan Éditions

Lemarchand et la littérature (et les femmes)

Jacques Lemarchand est journaliste, auteur et éditeur. Enfin, on devrait dire : était journaliste, auteur, éditeur. Il est mort en 1974. Il travaillait chez Gallimard – ce n’est pas ça qui l’a tué, on vous rassure. Il était dans les petits papiers de la direction. Preuves : Jean Paulhan lui a proposé de diriger la NRF en 1943 pour remplacer Drieu La Rochelle – mais Lemarchand a refusé, on imagine aisément pourquoi (même si pendant la guerre, il n’a pas vraiment été le plus résistant.) ; Gaston Gallimard – himself – le nomme au célèbre comité de lecture de la maison.

Le journal de Lemarchand est aussi intime que professionnel. Il consigne, pour lui-même – sans penser qu’on le lira 40 ans plus tard – les faits et gestes du quotidien. Exemples ? La main aux fesses qu’il glisse sans vergogne à une jeune auteure, ceux qui viennent le voir dans son bureau, les réunions du comité de lecture qu’il appelle « la conférence », ses déjeuners et soirées. Il est touchant de sincérité, ne s’épargnant pas. Il parle beaucoup de ses relations avec des femmes – autre époque ! C’est d’ailleurs très cru, comme dégagé de tout affect. Mais ça permet de saisir la psychologie de ce type qui est, dans le fond, terriblement seul.

Il a un style. Quasi télégraphique. Sec. Proche de la note.
Se soucie-t-il de qui le lire plus tard ? Non, pas à notre connaissance. Quand son journal a été trouvé dans son bureau chez Gallimard, il a été rendu à sa famille en leur demandant d’attendre au moins 30 ans avant d’envisager une publication.

Lemarchand a-t-il des choses à révéler ? Pas vraiment. Il n’y a pratiquement pas de mention de ce qu’il se passe dans le monde, comme s’il ne voyait rien, comme si ça ne l’intéressait pas.

Lemarchand et la littérature (et les femmes), c’est tout. C’est même parfois très frustrant. Si Ionesco passe le voir, il note : « Visite de Ionesco. » Que se sont-ils dit ? Le but de la visite ? On n’en sait rien. Par contre, il détaille comment il rentre d’un dîner : « En taxi », à quelle heure, il se couche : « 22h30 », ce qu’il fait après une bonne nuit : « Me fait sucer au réveil. »

Cet été, osez la lecture !

A lire : Jacques Lemarchand, Journal, Trois tomes, Claire Paulhan Éditions, 2020.

Journal de la vie littéraire – 01

Rituel

Depuis des mois les auteurs, les éditeurs, les représentants, les libraires et la fameuse chaîne du livre piétinent, tournent en rond, piaffent d’impatience, essaient d’attirer l’attention. Mais pourquoi tant d’agitation ? Pour « le si français rituel automnal, autour duquel communient auteurs, lecteurs et critiques » dévoile Le Monde. « Automnal » ? Vraiment ? Aujourd’hui, si on dit encore la rentrée de septembre, bientôt peut-être dirons-nous la rentrée d’août.

Chaque année, la rentrée littéraire semble commencer de plus en plus tôt. Souvent, les éditeurs sont encore sur la plage et les librairies sont fermées pour cause de « congés annuels ». Cette année, on a même vu sur les réseaux sociaux de prestigieux éditeurs faire, dès mi-juillet, des posts « sponsorisés » pour promouvoir des romans que les lecteurs ne pouvaient pas encore acheter. On préparait le terrain, tout en savonnant la planche aux livres qui attendaient sagement – ou désespérément ? – les lecteurs sur les tables des libraires. Ces livres étaient sans doute désormais moins bons, plus vraiment si importants, soudain moins magistraux, nécessaires et bientôt datés. Ainsi va la vie littéraire.

L’appel

Dans Télérama, Nathalie Crom pose une question : « Est-ce une volonté du monde de l’édition de voir se prolonger l’engouement pour le livre observé depuis quelques mois, en proposant au lecteur des retrouvailles avec des auteurs auquel il est attaché ? » Elle répond elle-même à la question : « Difficile à dire… » – ce qui évite de trancher.

Ce n’est pas « une volonté » soudaine, mais plutôt « une particularité bien française » comme le rappelle Thierry Clermont dans Le Figaro. Et ça s’appelle donc la rentrée littéraire. Raphaëlle Leyris explique aux plus distraits, dans Le Monde, « c’est une tradition irrationnelle » [qui] « consiste à publier des centaines de romans entre le mitan du mois d’août et la fin octobre. »

Thierry Clermont va plus loin et parle d’une « vaste machine littéraro-commerciale qui, chaque année, suscite commentaires, espoirs, et aiguise les appétits. » On espère ainsi que les lecteurs ne se seront pas étouffés avec les livres de l’été et qu’ils voudront encore se mettre de la (bonne) littérature dans l’estomac.

« Les fidèles ont répondu à l’appel. » note Valentine L. Delétoille dans Paris-Match.
Qui sont alors ses auteurs qui se tiennent en embuscade des tables des libraires et de nos bibliothèques ? Pour Marianne Payot, dans L’Express, les « auteurs les plus attendus » sont, entre autres, Christine Angot, Marc Dugain, Amélie Nothomb, Sorj Chalandon. Deux femmes, deux hommes, la parité est sauvé. Un point commun ? Ils « s’inspirent de leur père réel pour composer leurs tombeaux de papier. »

Dans Paris-Match, les « premiers coups de cœur », sur 521 romans et récits, sont pour Valérie Tong Cuong, Christine Angot et Amélie Nothomb et aussi pour Christophe Donner avec roman de 500 pages dans lequel « l’écrivain revient sur la Belle Époque, où les esprits brillants déraillaient ouvertement. Sans que cela ne choque personne. » explique Gilles Martin-Chauffier. On a envie de découvrir et on attend la suite des coups de cœur.

Olivia de Lamberterie et Clémentine Goldszal l’assurent aux lectrices (et lecteurs) de Elle : « La rentrée va nous faire vibrer, frissonner, enrager, rêver, fantasmer… » Leur sélection s’ouvre sur Philippe Jaenada et son « nouveau romanquête fleuve » (on en reparlera). Le Figaro Madame fait une promesse aux lectrices qui rentrent de vacances : « La nouvelle saison littéraire est exaltante » Ouf !

Raphaëlle Leyris se charge de rassurer tout le monde du livre : « Cette année se distingue particulièrement par l’absence d’ouvrages susceptibles d’éclipser le reste de la production et d’attirer, avant même leur sortie, l’essentiel de la lumière, tel Yoga, d’Emmanuel Carrère (P.O.L), en 2020. » Les auteurs sur la ligne de départ apprécieront. On note quand même la présence d’auteurs au « public fervent ». Chacun a sa petite liste. Dans celle de Nathalie Crom : Agnès Desarthe, Philippe Jaenada, Christine Angot, Emmanuelle Salasc, Marc Dugain, Tanguy Viel, Catherine Cusset, Marie Darrieussecq, Santiago Amigorena, Philippe Djian, Antoine Volodine, Céline Minard, Christophe Donner, Édouard Louis, Lydie Salvayre… Il y a du monde. On retrouve quasiment les mêmes – à quelques noms – dans les autres journaux et magazines. « Une fois n’est pas coutume, note cependant Le Figaro, Guillaume Musso, dont les livres sortaient jusque-là au printemps, s’invite en cette rentrée. » Ça serait son 19e roman – je n’ai pas compté.

Premiers romans

« Délaissés l’an dernier pour une rentrée plus “sûre”, les premiers romans reviennent en force. » prévient Paris Match. En effet, Jérôme Garcin, toujours à l’affût de nouvelles plumes, alerte ses lecteurs dans L’Obs : « Cochez bien le 19 août. [Mince, c’est passé !] C’est le jour de la sortie du premier roman le plus spectral et ubuesque de la rentrée littéraire. » On est intrigué. Le titre de ce roman ? Garcin le donne sans attendre : La Dame couchée de Sandra Vanbremeersch (Éditions du Seuil). Merci, on note.

Pour Le Figaro, les nouveaux talents à découvrir sont « essentiellement féminins ». Dans leur liste : « Salomé Kiner (Grande couronne, Bourgois), Étienne Kern, (Les Envolés, Gallimard), Gabriela Trujillo (L’Invention de Louvette, Verticales), Sandrine Girard (Hors de toi), Gisèle Berkman (Madame), la chanteuse Clara Ysé (Mise à feu), Marie Vingtras (Blizzard), Marie Mangez (Le Parfum des cendres). » Pourquoi, soudain, ne plus préciser les éditeurs ? Parce qu’ils ne prennent pas de publicité dans le journal ?

Le magazine professionnel LivresHebdo qui tient les comptes chaque année a recensé 75 premiers romans – je fais confiance, je n’ai pas compté non plus. Autre chiffre confié par le magazine : 1633. Ce sont les essais et documents attendus d’ici octobre. Les forts en maths auront fait le calcul : 2154 nouveautés qui se retrouvent en librairie. La concurrence va être sévère. Il faudra que chacun y retrouve sa littérature. Comme le note Christine Marcandier sur le site culturel Diacritik : « Et pour les critiques et journalistes littéraires, chaque année, c’est la même rengaine : comment s’orienter dans cette avalanche éditoriale et par quel livre ouvrir sa propre rentrée ? » Et le lecteur ? N’en parlons pas.

Prix littéraires, mode d’emploi

La rentrée littéraire a l’avantage d’attirer la lumière sur les livres, les auteurs. Au final, il y a le roman que tout le monde – ou presque – offrira à Noël. Qui ainsi pour succéder à Hervé Le Tellier et ses « déjà un million de lecteurs » comme le précisent les affiches promotionnelles dans les gares – et ailleurs. Chaque auteur espère, au moins être sur une liste. Le Monde des livres a donné la sienne très tôt dans l’été pour le Prix du Monde. Avaient-ils donc déjà tout lu ? On ne sait pas. (La liste est déjà suffisamment alléchante.) Idem pour la Prix du roman Fnac – autrefois agitateur de talents, souvenez-vous. Sur la première liste révélée en juillet, 32 romans avaient été sélectionnés par 400 libraires et 400 adhérents de l’enseigne – ça fait du monde, on imagine les délibérations. Aujourd’hui, il n’en reste que quatre – faut bien commencer à écrémer. On a eu aussi le 25 août « La sélection littéraire France Inter / Le Point » (ne serait-ce pas un alexandrin ?) Le jury « issu des deux médias » comme le précise le communiqué ont choisi dix livres : cinq romans français et cinq étrangers (huit hommes, deux femmes, comme je sais que ces questions vous turlupinent).

Hier soir, s’est remis sans doute le premier prix de la saison. Le Prix Maison rouge Biarritz – c’est encore l’été, ne l’oublions pas. Ce prix est né de la volonté de récompenser «  l’audace et la créativité d’un ouvrage sans catégorie prédéfinie, à contrecourant des grands prix classiques remis par les professionnels du secteur en amont de la rentrée littéraire. » précisait l’an dernier Philippe Djian, président du prix. Le lauréat pour le cru 2021 ? Abel Quentin, avec Le Voyant d’Étampes, publiés aux éditions de L’Observatoire.

La crainte des auteurs serait de recevoir un prix trop tôt ce qui pourrait les empêcher de figurer sur une autre liste – sous-entendu : plus prestigieuse. Mais on a déjà vu des livres recevoir plusieurs distinctions – même des mauvais.

L’enjeu, on le comprend aisément, est important tant pour les auteurs que pour les éditeurs (et le diffuseur et le distributeur et le libraire). « Les titres de l’automne génèrent en effet entre 15 % et 20 % des ventes de fiction en grand format. » rappelle Raphaëlle Leyris, bien informée.

Bernard Frank qui n’a jamais été le dernier pour plaisanter, écrivait : « C’est plus facile pour un écrivain d’avoir le Goncourt que pour un simple particulier de toucher le gros lot. » Chouette ! Il ajoutait : « Les jurys ne sont pas si chiens qu’on le pense. Il suffit d’écrire un roman, puis deux, puis trois, puis quatre, puis d’autres, d’avoir un peu de talent, d’être dans la maison d’édition au moment où elle a ses chances, d’avoir fait parler de soi sans outrecuidance. » Voilà un mode d’emploi des prix littéraires qui peut se révéler bien utile.  

Alors, à qui le tour ? C’est sans doute un peu tôt pour le savoir. Mais Le Parisien week-end s’interroge à propos du nouveau roman d’Amélie Nothomb : « Et si c’était le prochain Goncourt ? » Amélie Nothomb répond elle-même à la question dans… Le Parisien : « Soyons clairs, je n’aurai pas le Goncourt. Si je ne l’ai pas eu pour Soif, je ne l’aurai jamais. Cela m’aurait bien sûr fait très plaisir, mais cela n’a aucune importance. Ils considèrent que je suis une autrice à succès et que je n’en ai pas besoin, et ça peut se défendre. » Dans Elle, on pense que David Diop « ferait un bien beau Prix Goncourt » Et les jurés du Prix Goncourt, ils en pensent quoi ? Réponse dans quelques semaines.

Le Dernier été en ville de Gianfranco Calligarich

[Dolce vita] 

Vivre épuise – même l’été à Rome, fin des années 60. Les journées peuvent être chaudes ou pluvieuses et sont souvent vides.

Léo Gazzarra en sait quelque chose. La vie semble tout faire pour lui échapper : pas de logement, petits boulots inconsistants dans des revues ou des journaux sportifs, solitude désarmante, problème avec l’alcool (il essaie d’arrêter – ne lui en parlez pas) et l’argent (il n’en a pas).

Une seule certitude : « La vie, il valait mieux se contenter de l’observer » – ce qu’il fait très bien, pour notre plus grand plaisir. Parfois quand quelqu’un « mettait les voiles » il en profite pour s’installer dans son appartement. Les chambres d’hôtel, c’est comme tout, on s’en lasse. Il passe son temps à échafauder « des plans pour parer à la déveine », sans y croire vraiment.

Deux amis bienveillants essaient de le pistonner dans des boulots qu’il ne sait pas garder. Pour quoi faire ? semble demander Léo en haussant les épaules. Le désespoir est au bout de la ligne. Et Léo est « au bout du rouleau » (expression qui revient un peu trop souvent, dommage. Tout comme le mot : « Brancal »).

Le soir de ses trente ans, il pleut. Il passe chez ses amis Viola et Renzo Diacono, le ventre vide. Pas de chance : ils reçoivent ce soir-là. Les convives affichent « cet air satisfait des gens dont l’estomac est plein. » Eux, ils s’occupent de leurs carrières. Heureusement, Léo repère Arianna. Au premier coup d’œil, vous cernez la fille (et Léo aussi) : tourmentée, magnifique, fragile. Signe particulier : vous fera souffrir. Léo le sait mais il n’est plus à un naufrage près. Arianna : le genre qui vous embrasse en disant « Ne va pas croire que je t’aime, hein. » On est prêt à tout lui pardonner, même ses retards. Vaut mieux : avec elle, l’heure du rendez-vous, c’est l’heure où elle commence à se maquiller. Est-ce vraiment une fille pour Léo ? Oui. Pour des virées nocturne à travers la ville, notamment. Pratique : « Elle connaissait la nuit comme ses poches. » Est-ce la fin des ennuis de Léo Gazzarra ? Pas sûr.

Le Dernier été en ville, est le premier roman de Gianfranco Calligarich publié en 1973. Calligarich saisit aussi bien la ville que l’époque – on observe à travers le regard vaguement dépressif de Léo cette société italienne qui peint, travaille à la télévision, réalise des films : « Ils semblaient dire que, oh, ils savaient fort bien comment se passaient les choses, dehors, dans ce monde plein de pluie et de bassesses, mais qu’ils savaient aussi qu’un verre de scotch et des bavardages entre amis rendraient la pression de la multitude contre les remparts tout à fait négligeable. »

Ce roman d’ambiance par excellence, aux dialogues piquants est un véritable petit chefs-d’œuvre mélancolique comme on les aime. Il y a tellement de phrases à souligner qu’on conseille vivement de le lire deux fois. Premières phrases : « Du reste, c’est toujours pareil. On se démène pour rester à l’écart et puis un beau jour, on se retrouve embarqué dans une histoire qui nous conduit tout droit vers la fin. » La fin, justement, est bouleversante. « Bon Dieu, il y avait donc encore quelque à chose sauver, dans ce monde ! » dit à un moment Léo. Oui, ce magnifique roman.

Cet été, osez la lecture !

A lire : Le Dernier été en ville de Gianfranco Calligarich, traduit de l’italien par Laura Brignon, Gallimard, 2021.

Andreï Siniavski, André-la-poisse, traduit du russe par Louis Martinez, Éditions du Typhon.

La poisse !

Qui est André-la-Poisse ?
Présentation : Arrive au monde alors que sa mère a déjà « cinq fils plus brillants ». Ne connaît pas son père. Ce qui donne probablement du sel à l’existence. De son propre aveu : « Ma naissance et mon éducation n’eurent rien que de normal. » Devient bègue à 4 ans. Rencontre « fée » Dora Alexandrovna (à noter : disparition du bégaiement – chouette ! – mais en échange, renonce à l’amour – moins chouette). Enfance plutôt solitaire. Poursuit de belles études (souvenir de dissertation : L’image de la femme russe dans l’œuvre de l’écrivain russe Nekrassov.)  Confidence : « Mes camarades me fuyaient » Pourquoi ? Tout est dans le titre : André n’a pas de chance. Il provoque des catastrophes sans le vouloir. Il envoie ses « amis » au goulag, ou ils se fracassent le crâne, ou ils ont des accidents.

André, pourquoi faites-vous ça ?
Réponse : « Je veux du bien aux gens. Je me décarcasse. Et c’est tout le contraire. » Ça arrive souvent, ça. Et la famille, ça va ? Pas vraiment : « De tous les crimes, de tous les meurtres qu’on m’attribue, voilà une mort que j’assume. Oui, vraiment, c’est moi qui ai lancé mon frère au-devant des balles. » Sympa de le reconnaître. Il prévient : « Il n’est rien sur terre dont nous sachions tirer bénéfice. » Avec André, on n’est pas près de s’ennuyer.

Ce livre iconoclaste à l’ironie mordante est l’œuvre d’Andreï Siniavsiki. Comme son nom ne l’indique pas, Siniavsiki est le père de l’écrivain Iegor Gran que nos lecteurs attentifs connaissent bien – il participe souvent à la revue, détail sur notre site.  

On souligne au passage le remarquable travail des éditions du Typhon qui réédite ce livre, traduit du russe par Louis Martinez.

Cet été, osez la lecture !

A lire : André-la-poisse, Andreï Siniavski, traduit du russe par Louis Martinez, Éditions du Typhon, 2020.

UN MONDE DE LETTRES, LES AUTEURS DE LA PREMIÈRE NRF (GALLIMARD)

Le numéro est excellent

Comment naît une revue littéraire ? On ne devrait pas se poser la question. Heureusement, d’autres l’ont fait pour nous et ils se sont réunis en colloque – sérieux – à la Fondation des Treilles. Objet de l’étude : la Nouvelle Revue Français (NRF, pour les intimes). Ils ne se sont pas contentés de relire les anciens numéros, ils ont épluché des « milliers de lettres laissées par les proches de la revue ». On n’a pas recompté, on fait confiance.

Quelle ligne tenir ? Qui publier ? Comment rassembler sous une même couverture des auteurs qui ne prendraient pas un pastis ensemble ? Comment gérer les susceptibilités des uns et les ambitions des autres ? Les interventions sont passionnantes pour peu qu’on s’intéresse aux revues (littéraires) et à la littérature (en général). Si les conférences sont éclairantes, les échanges épistolaires sont savoureux. Comme l’écrit Jean Schlumberger à Jacques Copeau : « Le numéro est excellent d’ensemble. » On voit une histoire littéraire s’écrire sous nos yeux. Exemple : Jean Paulhan tente de collaborer à la NRF. Schlumberger envoie un mot à Copeau, le 8 septembre 1912 : « Lisez ces poèmes qui ne me paraissent pas dépourvus d’intérêt et faites suivre la lettre si vous le jugez à propos. Ce Jean Pouilhan [sic] m’envoyait par le même courrier un intelligent article sur des chants populaires malgaches. » (Rappelons que Paulhan deviendra un personnage incontournable de la NRF.) On comprend que faire une revue n’est pas une sinécure (on le sait bien) Pour finir, un dernier mot de Jacques Copeau : « Je ne débande pas un instant, cher vieux. Et je vous assure que je fais du travail. » On le croit.

Cet été, osez la lecture !

A lire : Un monstre de lettres, Les auteurs de la première NRF au miroir de leurs correspondances, Gallimard, 2021.

Stéphane Héaume, sœurs de sable (RIVAGE)

Bonheur à Portfou !

« Titre de chronique idéal pour Babou & the City » ironise Stéphane Héaume dans son roman (« Sœur de Sable », Rivages, 2021). Portfou ? Ne cherchez pas sur une carte (ni sur Instagram). Cette station balnéaire qu’on imagine facilement léchée par la mer Egée n’existe pas. Dommage. On aurait voulu croiser Elizabeth et Rose St Just, Amélia Lambertini…

Les sœurs St Just ne peuvent pas se supporter – classique. L’une est romancière sur le déclin et a hérité d’un hôtel en ruine – à Portfou, donc. L’autre, qu’on appelle plutôt Liz, est critique de mode – genre mondaine et nymphomane. Elle habite dans une villa, en face de l’hôtel. Ça se passe en 1958, à l’époque où des bandeaux saumons tiennent les cheveux des jeunes femmes quand elles font du voilier. Les sœurs se détestaient tellement que les mouettes s’en souviennent.

Et Amélia Lambertini ? On la retrouve en 2018, à Paris. Elle est journaliste pour « Babou & the City » (on y revient !). Elle rencontre Allan Grenn, compositeur de 95 ans, et décide de « redonner vie » à son passé – direction Portfou, donc. En avion ? Non : en zeppelin. Plus chic !

Stéphane Héaume aime surprendre, sans en avoir l’air. Il construit avec une habileté désarmante ce voyage dans le temps (et l’espace). On aime la délicatesse de ses phrases, sa mise en scène, sa petite musique – on le sait grand mélomane. On se laisse envoûter par sa prose délicate et sa mélancolie. Il a l’art de créer des mystères sous le soleil le plus écrasant.

En le lisant, on a envie de traverser des hôtels déserts. De se baigner dans une crique. De boire un cocktail en regardant le soleil se coucher dans une baie abandonnée au sable. (De voyager en dirigeable, aussi.) Dans les airs, Allan fait une confidence : « Ce voyage à Portfou ne me fait pas grimacer, il libère des souvenirs protégés, des parfums que j’avais mis sous clé, un visage, un sourire, le sourire d’une femme qui hante mes nuits et mes désirs enfouis… » Qui hante ses nuits ? On ne va pas tout vous dire. Allan, encore : « On est là pour s’amuser, non ? » Oui.

Cet été, osez la lecture !

A lire : Sœurs de Sable, Stéphane Héaume, Rivages, 2021.