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L’interview imaginaire Louis-Ferdinand Céline

À l’occasion de la parution d’un texte inédit de Céline (Guerre, Gallimard, 2022), nous publions ici l’Interview imaginaire du numéro 53, réalisée en 2015.

Céline nous reçoit chez lui – vous connaissez :
la maison de Meudon, les chats, les chiens, le perroquet,
les cours de danse à l’étage… Céline est assis dans un fauteuil
sous la tonnelle. Une épaisse couverture couvre sa robe
de chambre. Il semble fatigué. Il pleut. *

*Pour nos lecteurs les plus curieux, sachez que les réponses sont extraites des Cahiers de la NRF consacrés à Céline (8 tomes) et de sa correspondance.

Comment allez-vous ? On nous a dit que vous étiez légèrement
déprimé ?

Oh non, je ne suis pas cyclothymique du tout. La cyclothymie est
une maladie artiste et fort distinguée. J’en suis loin ! Je suis crevé
de migraines, insomnies et vertiges de première et rhumatismes.
Toutes affections bien tangibles, coriaces, banales, vulgaires au
possible enfin un névrome au bras – (de blessure) qui me fait
souffrir le diable.

Mais bon, vous êtes là…
C’est par une suite de miracles que je suis là et pas au gniouf ni
crevé. Mais il faut pas tendre la corde au miracle ! Elle pète d’un
mot de travers – tel est mon sentiment – joliment ancré ! Si je m’en
fous d’avoir tort ou raison ! Les quelques saisons qui me restent à
vivre m’intéressent, à ne pas trop souffrir ! Ce sera ardu ! J’ai tout
contre moi : carats, maladies, impécune, boycott – j’ai fait le con,
je paye, c’est régulier.

Revenons à vos débuts, vous étiez médecin, vous avez décidé
d’écrire… Pourquoi ?

Pourquoi ? Pas par vocation. Je n’y avais jamais pensé. Mais je
connaissais Eugène Dabit… Il venait d’avoir un gros succès avec
son Hôtel du Nord. J’ai pensé : « J’en ferais bien autant. Ça m’aiderait à payer le terme. » Alors je m’y suis mis, à fond, cherchant un langage, un style chargé d’émotion, direct…

Votre « petite musique »…
Je l’appelle « petite musique » parce que je suis modeste, mais
c’est une transposition très dure à faire, c’est du travail. Ça n’a
l’air de rien comme ça, mais c’est calé. Pour faire un roman
comme les miens, il faut écrire 80 000 pages à la main pour en tirer 800. Les gens disent en parlant de moi : « Il a l’éloquence naturelle… il écrit comme il parle… c’est les mots de tous les jours… ils sont presque en ordre… on les reconnaît. » Seulement voilà ! c’est « transposé ».
C’est juste pas le mot qu’on attendait, pas la situation qu’on attendait. C’est transposé dans le domaine de la rêverie entre le vrai et le pas vrai, et le mot ainsi employé devient en même temps plus intime et plus exact que le mot tel qu’on l’emploie habituellement. On se fait son style. Il faut bien. Le métier c’est facile, ça s’apprend. Les outils tout faits ne tiennent pas dans les bonnes mains. Le style c’est pareil. Ça sert seulement à sortir de soi ce qu’on a envie de montrer.

Quand même, depuis le temps, cette petite musique, elle
vient facilement, non ?

Je suis un pauvre travailleur, n’est-ce pas. Comme disait Descartes,
je n’ai pas plus de génie que les autres, mais j’ai plus de méthode,
n’est-ce pas !

Des écrivains vous ont-ils influencé ?
Non, je crois que je ne dois rien à aucun écrivain. Ce qui m’a
influencé, c’est le cinéma.

À ce propos, vous avez vu le dernier film de Jean-Luc Godard ?
Aujourd’hui, il est minable. Il s’obstine maintenant à vouloir faire
de la philosophie. Il a un message. C’est drôle, n’est-ce pas ?

Et Fast and furious 7 ?
De la merde !

Il ne vous aura pas échappé que le monde va mal. Cette année [2015] a connu de nombreux événements : l’attentat à Charlie Hebdo, Daech, Boko Haram, l’Ukraine, la Syrie, le Kenya… Comment voyez-vous l’avenir ?
Si tous les hommes ne voulaient pas aller à la guerre, c’est très
simple, ils diraient « Je n’y vais pas ». Mais ils ont le désir de mourir
; il y a un désir, il y a une misanthropie chez l’homme.

Quand même…
Je vois des quantités de jeunes gens qui se mettent des barbes,
n’est-ce pas, qui jouent les chauves… Maintenant, il faut que…
vous avez vu que… ils s’envoient des messages… On se dit, mais
au nom de quoi ? Ils n’ont rien foutu du tout, ils ne savent rien
faire. Ce qu’ils tripotent est extrêmement débile, n’est-ce pas.

Heu… que voulez-vous dire, exactement ? Vous parlez des
hipsters ?

Vous comprenez… un petit truc : cette civilisation, elle fout le
camp…

D’accord. Revenons à la littérature. Vous avez suivi un peu la
dernière rentrée littéraire ?

Aujourd’hui, on découvre un Balzac par semaine et trente
George Sand. Du vent ! Y a personne ! Le charlatanisme mangera
le roman et les belles-lettres. C’est pas moi qui cause ; c’est
Brunetière. Il avait raison. Y a trop de publicité. Le Goncourt,
c’est le plus mauvais roman de l’année.

Il y a de bons Goncourt…
Je dis que ce que l’on fait, ce sont des romans inutiles, parce que
ce qui compte, c’est le style, et le style personne ne veut s’y plier.
Ça demande énormément de travail, et les gens ne sont pas
travailleurs.

On ne va pas vous parler de l’autofiction, alors…
C’est dégoûtant d’écrire sur soi-même, moi, moi, moi ; et se faire
sympathique ce serait plus dégoûtant encore, il vaut mieux se
présenter au public sous un jour ignoble. Il faut que le caractère
soit plus vrai que lui-même.

Que vous inspire le classement des meilleures ventes paru
dans Livres Hebdo la semaine dernière ?

Ne m’intéressent que les gens qui ont un style ; s’ils n’ont pas de
style, ils ne m’intéressent pas. Et c’est rare, un style, Monsieur,
c’est rare. Mais des histoires, il y en a plein la rue : j’en vois partout
des histoires, plein les commissariats, plein les correctionnelles,
plein notre vie.

On ne vous a pas entendu réagir sur le mouvement
« pas d’auteurs = pas de livres » ?

Des bêtises… des questions de gonzesses !

Tout de même, la situation de l’écrivain est
préoccupante.

Il n’a qu’à se résoudre à son sort, penser à son père, sa mère, ses
frères, ses cousins…

Bon, d’accord. L’auto-édition tend à se développer, vous
pensez que d’ici quinze ans les éditeurs auront disparu ?

Oh, ces éditeurs tels ou tels sont les mêmes fripouilles – commerçants – bluffeurs – enculés ou gouines – que nous importe ! Pas un pour en racheter l’autre. Il faudrait qu’on s’édite nous-mêmes – en réalité comme Péguy – vendant moins, mais qu’au comptant,
cash cash. Pas d’histoires pas de contrats pas de chichis.

C’est ce que vous envisagez pour votre prochain livre ? Vous
travaillez à un nouveau roman ?

Oui, oui, j’écris… Il faut que je vive, c’est pour ça que j’écris,
non ! Je hais ça. J’ai toujours haï ça… c’est la chose la plus terrible
pour moi. Je n’ai jamais aimé ça, mais j’ai un don pour ça… ça ne
m’intéresse pas le moins du monde, les choses que j’écris, mais il
faut que je le fasse. C’est une torture, c’est le travail le plus pénible
du monde.
Pensez-vous qu’on vous lira encore dans 50 ans ?
La postérité, ça regarde personne. Le classement interviendra
après. À condition que la langue française ne sombre pas dans
l’oubli !

Et comment aimeriez-vous mourir ?
Le moins douloureusement possible… moi, 35 ans d’agonie…
La bascule sans douleur.

Décapage 65

Les chroniques

Le Journal littéraire
Vincent Message
La Pause
Jean-Baptiste Gendarme et Alban Périnet
L’Interview imaginaire
Jacques Chardonne
Posture (et imposture) de l’homme de lettres
Jean-François Kierzkowski
Le service de presse
Une autre histoire de la littérature
Les inconséquences de Gide
L’Air Vilain
Philippe Vilain
Le chant des refusés
Et moi, je vous en pose des questions ?
Catherine Cusset
Tout savoir sur l’auteur en moins d’une minute, montre en main

Dossier thématique : Comment on a refusé certains de mes livres

C’est une chose entendue : le refus de l’éditeur, les auteurs y sont souvent confrontés quand ils essaient « d’entrer en littérature ». Mais il arrive aussi que l’auteur le rencontre tout au long de sa carrière littéraire.
Souvent, l’écrivain déjà publié qui confie son nouveau manuscrit ou qui évoque avec son éditeur son travail en cours, attend un soutien, un accompagnement.
Que se passe-t-il quand le texte ne rencontre pas l’enthousiasme attendu ? Quand l’éditeur, malgré son soutien sur les livres précédents, dit non ? 
À travers ce thème, des auteurs reviennent sur la relation de confiance qui se noue avec l’éditeur, sur les conflits (formels, commerciaux, humains) qui peuvent naître après quelques années d’une fructueuse collaboration.

Avec : Véronique Ovaldé
Patrick  Autréaux
Patrice Pluyette
Franz Bartelt
Pierre Vinclair
Arthur Dreyfus
Laurent Sagalovitsch
Julien Bouissoux
Vincent Ravalec
Philippe Forest

La Panoplie littéraire

Chlolé Delaume

« Le réalisme, j’ai du mal », tranche Chloé Delaume. Les lignes trop droites aussi l’indisposent. Après un passage par les revues expérimentales, elle se lance dans le roman avec, à chaque fois, un dispositif qui colle à son sujet. L’exploration de son œuvre entraîne de l’autofiction au roman conceptuel en passant par le roman primable – elle a reçu le prix Médicis en 2020 pour Le Cœur synthétique. Elle écrit des essais, des pièces, des fan-fictions ou des chansons, elle monte des performances, se produit sur scène, lit les livres des autres devant un micro pour jouer le rôle qui lui tient à cœur : « Je suis une passeuse », dit-elle, comme si les livres des autres comptaient plus que les siens.

Chloé Delaume nous reçoit, une après-midi sombre, au cœur de son salon-bureau, véritable cabinet de curiosité.

Créations

Alexis Ferro
L’Italie à mes pieds – Partie I, La Toscane.
Histoire en trois parties illustrée par Élise Jeanniot
Quentin Desauw
Sur le fil
Nouvelle illustrée par Manon Bucciarelli
Norbert Crazny
Nos solitudes
Nouvelles illustrées par Floriane Ricard
Sandra Jaton
Quelle mère !
Nouvelle illustrée par Elis Wilk

Abonnement 2022 n°65 et n°66 : 30 euros



Abonnement 2022 : N° 65+66



Abonnement Découverte n°65 : 16 euros


Numéro 65



Cantique de la critique, Arnaud Viviant, La Fabrique, 2021

On connaît la chanson : il n’y a plus de critique ; la presse ne fait plus vendre ; le critique : un écrivain raté, un type imbu de lui-même au ventre mou ; de toute façon, les critiques ne lisent pas les livres… N’en jetez plus ! Le critique littéraire est rhabillé pour l’hiver.

Arnaud Viviant dans un réjouissant Cantique de la critique (La Fabrique) revient sur ce drôle de travail qui consiste à être payé (souvent mal et peu) pour lire des livre et en rendre compte. Viviant, « généraliste de la littérature », précise : « pour décrire ma fonction, je préfère utiliser le terme de chroniqueur littéraire plutôt que celui de critique qui semble un manteau trop grand pour moi. »

La critique, qu’est-ce que c’est ? Réponse de l’auteur : « la critique est l’écriture d’une lecture. » Et Viviant rappelle une chose simple : « il n’y a pas qu’une seule lecture. » « La lecture d’un critique, quel que soit son talent, est une proposition qui ne peut se suffire à elle-même et qui en attend d’autres. » A savoir : celle du lecteur qui aura lu la critique puis, avec un peu de chance, qui lira le livre dont il était question.

Dans ce bref essai Arnaud Viviant revient sur le rôle et le sens de la critique (littéraire). Il brocarde « l’avis des consommateurs » qui s’impose, alors que le « jugement » du critique s’amenuise peu à peu. La véritable critique, nous dit-il, est « l’écriture de l’aventure d’une lecture. » Avec qui a-t-on envie de partir en voyage ? Celui qui connaît les bons chemins qu’emprunte la littérature, ou avec celui qui prend les voies tracées, bien goudronnées sans relief, ni nids-de-poule ? On a notre petite idée.

C’est plaisant, ironique, taquin. On a les mêmes lectures que Viviant – ainsi on croise Sainte-Beuve, Thibaudet, Brenner, Nadeau, Paulhan, Barthes – on s’étonne au passage de ne pas trouver Léautaud – on aperçoit aussi Maurice Pons – que nous ne n’avons pas oublié – et André Blanchard. On est presque en famille.

On se délecte des nombreuses citations et des anecdotes – surtout si on aime les citations et les anecdotes. Derrière ces lignes, parfois irrévérencieuses, on sent la passion de la littérature, le goût du partage, et la tristesse aussi peut-être de voir l’édition – et la littérature – sombrer de plus en plus dans le commercial. Viviant pose la question : « On peut critiquer un art. Mais critiquer une industrie ? » Vous avez 2 h 17 min pour y répondre.  

Mon maître et mon vainqueur, François-Henri Désérable, Gallimard, 2021

Quand on cherche à se procurer une arme, il y a une chance pour que ça finisse mal. Vasco ne nous contrariera pas : « J’ai su que cette histoire allait trop loin quand je suis entré dans une armurerie » confie-t-il au narrateur dès la première phrase de « Mon maître et mon vainqueur », le nouveau roman de François-Henri Désérable (Gallimard).

Deux pages plus loin, le narrateur se retrouve dans le bureau d’un juge qui cherche le fin mot de « cette histoire ». Quelle histoire ? Celle de Vasco (Vincent Ascot) et Tina (Albertine de son prénom complet) qui se sont rencontrés lors d’une soirée chez le narrateur. Entre Vasco et Tina naît une passion aussi incandescente que l’écriture de Désérable.

Mais il y a un hic : Tina a un mari qui se trouve aussi être le père de ses enfants (ils ont même le projet de se marier dans le Luberon, à Beaumont-de-Pertuis).

Est-ce pour ça que Vasco entre dans une armurerie ? Fin du suspense : oui.

Edgar Barzac, le mari, lui a gentiment écrit dans un mail : « Je vais te défoncer à coups de batte. » (Sympa de prévenir). Vasco cherchait alors à se protéger.

Et le juge qui en sait toujours moins que le lecteur voudrait comprendre : d’où vient le revolver de Vasco et qu’est-ce que ce « cahier noirci d’une vingtaine de poèmes » ? Coup de feu et poésie, voilà un combo détonnant. C’est le lecteur qui se frotte les mains.

Jour de chance pour le juge : le narrateur est le meilleur ami de Vasco et le confident de Tina. Le cul entre deux chaises. « Autant dire qu’il attend beaucoup de moi, le juge. Et moi j’étais d’accord pour lui expliquer ce qu’il voulait, si ça lui chantait je pouvais bien me faire l’exégète d’un recueil de poèmes, mais enfin je l’avais quand même mis en garde, il allait devoir s’armer de patience, tout cela allait prendre du temps. C’était toute une histoire, cette histoire. » Le juge a le temps. Et le lecteur aussi qui assiste, dans son fauteuil ou ailleurs, à la déposition.

François-Henri Désérable est un écrivain audacieux : rien ne semble l’effrayer. Il se joue des mots et des situations les plus fantaisistes avec panache, humour et poésie. C’est aussi habile qu’intelligent, aussi drôle que facétieux, aussi sensible – telle une histoire d’amour qui finit mal – que haletant – telle une histoire d’amour qui finit mal. Sa prose fuse comme une balle tirée du pistolet de Verlaine (dont il sera aussi question). Il touche juste à chaque ligne, tire en plein cœur. Le lecteur se laisse balader avec plaisir par l’auteur, comme le juge se laisse berner sans déplaisir par le narrateur.

Châteaux de sable, Louis-Henri de La Rochefoucauld, RoBert Laffont

Louis-Henri de La Rochefoucauld (le narrateur de Château de sable, Robert Laffont) ouvre Tocqueville (en Pléiade, s’il vous plaît) et tombe sur un conseil offert à celui qui veut écrire : « Pour se mettre en train, il faut suivre sa fantaisie » Louis-Henri de La Rochefoucauld (l’auteur, cette fois) a bien suivi ce conseil.

Dans son nouveau roman, « sa fantaisie » le pousse à discuter avec Louis XVI et se balader avec Marie-Antoinette sur l’île Saint-Louis. « Pourquoi ne pouvais-je pas me défaire de ma généalogie ? » se demande Louis-Henri de La Rochefoucauld (lequel ? L’auteur ou le narrateur ?) Il y a des points communs entre les deux (le narrateur est pigiste pour la presse culturelle, comme l’auteur autrefois) et ils portent le même nom. Leur aïeul n’était pas n’importe qui : Le duc de La Rochefoucauld-Liancourt. [Rappel : le 14 juillet 1789, il répondit à Louis XVI qui demandait « Mais c’est une révolte ? – Non, Sire, c’est une révolution ! » Le bon mot est resté, on en a fait des slogans publicitaires.]
Louis-Henri de La Rochefoucauld-narrateur cherche un sujet de roman. Pour Andreï Makine (de l’Académie française) rencontré au Wepler et page 16, le sujet est tout trouvé : la révolution ! « Refléchissez-y, La Rochefoucauld ! Aucun autre thème n’est intéressant pour vous. Vous ne pouvez qu’y revenir » Makine fait allusion au précédent livre de La Rochefoucauld-auteur : La Révolution française, Gallimard, 2013). La Rochefoucauld (lequel ? on ne sait plus) réfléchit : « La victimisation était tendance, mais le sanglot de l’aristo ne m’avait pas semblé un créneau porteur pour s’attirer les faveurs des médias » Pas faux.

Heureusement, La Rochefaucauld (l’auteur cette fois) a plus d’un tour sous sa plume. Et surtout : il manie avec style l’humour le plus fin et l’art de la dérision.

Son double romanesque se lance alors dans un projet fou : écrire une biographie de Louis XVI. « J’avais le goût des causes perdues, et, de même que le malaise aristocratique état inaudible, le plus grand des guillotinés était indéfendables. Quand aurait-il enfin un bon avocat ? » La Rochefoucauld-narrateur prévient, les condamnations à morts de la reine et du roi « avaient été expéditives » et il compte bien y remédier : « Il était temps de rouvrir leurs dossiers et de réécrire l’histoire. »

Dans un bar clandestin du quartier latin (presque un alexandrin !), « un repaire de royaliste, d’olibrius et de non-alignés, comme on n’en voit plus », La Rochefoucauld-narrateur croise le fantôme de Louis XVI, qui vit tranquillement parmi nous sous le nom de Louis Robinson (adresse personnelle : 17 quai Bourbon). A partir de cette rencontre, le roman prend son envol, devient tour à tour réflexion sur la chute de la monarchie et contemplation aussi loufoque que grave de notre époque.

La Rochefoucauld-auteur, fin observateur (Ah ! presque un alexandrin, encore !), s’amuse autant avec ses personnages qu’avec ses lecteurs qui assistent à un improbable et réjouissant cours d’histoire.

Mais ce livre ne se réduit pas à une simple fantaisie littéraire. Le roman pose plus sérieusement que ça en a l’air la question de l’héritage, de la transmission : que léguer à ses enfants quand on a que des châteaux de sable à leur offrir ?

Étonnant, subtil, mélancolique, drôle, le roman enthousiasmera même ceux qui ont peur des fantômes.

Les Garçons de la cité-jardin, Dan Nisand, LEs AVRILS

Certains romans vous arrachent au quotidien, vous frappent, vous bouleversent, vous remuent. Ils vous obligent aussi à la concentration, à monter à l’assaut de la phrase, de la page. Car au-delà de l’histoire, il y a une écriture. D’un mot : un style.

Dans Les Garçons de la cité-jardin, chaque mot est pesé, chaque personnage, habilement dessiné, chaque dialogue aussi juste que s’ils étaient interprétés par un comédien de la Comédie française.

L’histoire – à la fois celle de ces « Garçons » (les Ischard) que de « la cité-jardin » (à Hildenbrandt, où on croyait à l’utopie d’une « une communauté idéale ») – prend de l’ampleur, chapitre après chapitre.

Comme tous les garçons du monde, « les enfants bénis de la cité-jardin complotent à devenir des hommes. » Mais on sait bien que ce n’est pas toujours facile.

La cité tremble quand les Ischard passent. Entendre crier dans la rue « Je suis un Ischard ! » et les yeux se détournent ou plongent sur les chaussures. Et encore : « Quand il était question d’eux, nul n’avait jamais été besoin de prononcer leur nom. » On voit le genre : « Irresponsables, asociaux, meneurs et récidivistes.  »

Les Ischard ont appris à vivre avec l’absence de leur mère et un père taiseux. Photo de famille : Virgile, l’aîné, une brute parfois mélancolique ; Jonas « de constitution moins solide » (donc plus hargneux) a le coup de poing facile. Le dernier des Ischard apporte un peu de lumière. Melvil, « un enfant si sensible » qui tente de tracer sa route en échappant à la violence du monde (et de ses frères). Au sortir de l’adolescence, il bosse au service courrier « dans le sous-sol de la cité administrative ». Il s’accroche à ses amis, William et Hippolyte : « Un ivrogne et un infirme. Un intellectuel et un demeuré. Deux couillons. » Pas sûr que ça aide vraiment. Et puis un soir, « Nelly Burgmüller est là, dans le salon des Ischard, assise sur leur canapé. » Pas sûr non plus que ça arrange les choses de la vie…

Dans ce roman social d’une tension extrême – la fin est prodigieuse –, Dan Nisand nous raconte l’histoire de ceux qui tentent de donner un sens à leur vie quand tout semble sans espoir. Une question en filigrane : peut-on échapper au déterminisme social ? Une piste : « Dans le fond, un Ischard reste un Ischard, se dit-il comme pour se consoler – se convaincre. » Après avoir lu Les Garçons de la cité-jardin, le lecteur, lui, ne sera plus tout à fait le même lecteur.

24 Fois la vérité, Raphaël Meltz, Le Tripode

On suit Raphaël Meltz depuis son premier livre (c’était aux Éditions du Panama, Mallarmé et moi. Hilarant, déjà.) Il revient avec un livre drôle, iconoclaste, pétillant, réjouissant.

Adrien est journaliste spécialisé dans le numérique – ça l’intéresse moyennement et il porte un regard décalé sur le monde qui a pris possession de notre temps (et de nos vies). Lui, ce qu’il aime, Adrien, c’est écrire. Il cherche un sujet de roman (comme par hasard).

« Pour écrire un roman, il n’y a qu’un seul cadre que j’accepte de me fixer, un seul cadre : pour écrire un roman, je dois être capable de convoquer les spectres – quelle autre définition, quelle meilleure définition que celle-ci, pour être écrivain il faut pouvoir convoquer les spectres m’avait dit un vieux monsieur un soir, c’était le 25 octobre 1995, c’était un clochard céleste comme on dit, un clochard lecteur… »

Les spectres ? « Tu devrais écrire sur papy c’est quand même un sacré sujet de roman » lui souffle son père. Papy ? Gabriel ? Celui qui a été un des premiers opérateurs du cinéma ? Celui qui a parcouru le vingtième siècle derrière sa caméra ? Hum… pourquoi pas se dit Adrien qui doit quand même y réfléchir un peu.

Raphaël Meltz aime jouer avec l’inter-textualité, ses personnages et surtout son lecteur.
On ne le dira jamais assez : quand il y a de l’humour à l’écriture, il y a du plaisir à la lecture.
Le style de Raphaël Meltz, c’est l’ajout, la circonvolution, la phrase qui tourbillonne, l’ironie qui mord, le dialogue qui frappe et la pensée qui claque.
Ce roman n’est pas seulement le lieu de la joyeuse gaudriole : il y a aussi beaucoup de sensibilité dans le portrait de Gabriel avec qui on traverse le siècle de 1919 au 11 septembre 2001.
Avec ce roman, Raphaël Meltz réalise exactement ce que son personnage Adrien ambitionne de faire : un livre qui avance « par cercles concentriques, c’est-à-dire tourner autour d’un sujet et avancer en même temps, se déplacer, dans le temps, dans l’espace, la perspective, la dimension, sans le faire de façon linéaire, ça c’est tellement facile… »

Raphaël Meltz construit son roman ainsi, passant d’une époque à l’autre, d’un sujet à l’autre, d’une théorie à l’autre. On rit beaucoup, on revisite l’histoire du cinéma, on ne veut ps que ça se termine trop vite. Mais même les bons romans ont une fin.

Journal de la vie littéraire #4

Journal de la vie littéraire #4

Cette semaine, toute l’édition française était suspendue aux
listes de prix. Attente fébrile. On imagine dans quels états se trouvaient éditeurs et auteurs. Quand je vois les listes tomber, étrangement, je ne pense pas aux auteurs (et aux éditeurs) sélectionnés, mais aux absents. Ceux qu’on ne voit
pas, ceux qu’on aurait bien vus.
Liste après liste, on prend conscience qu’on ne les verra plus du tout. Ni dans les sélections, ni sur les tables des libraires. Ils disparaîtront de la rentrée. Le temps des désillusions arrive toujours plus vite que prévu. Le directeur de Stock, Manuel Carcassonne, dans un article au titre éclairant «La grande illusion de la rentrée littéraire» (La Revue des deux mondes, septembre 2021) analyse : «La rentrée littéraire est un miroir de nos péchés et de nos caprices, un accélérateur de nos faiblesses, un convertisseur de nos rares qualités en d’âpres défauts ; seuls les saints, et ils sont rares, traversent cette épreuve du feu sans perdre la tête. Certains disent : plus jamais ça ! J’en connais un, doué, qui arrêta d’écrire après avoir été recalé au Goncourt, soudain cancre.»

Goncourt.
Alors, qui trouve-t-on sur la liste ? [Cliquez ici pour
le savoir et aussi :  Le Renaudot, Le Femina, le Wepler…]. Elisabeth Philippe sur le site bibliobs remarque : «Cette première sélection du Goncourt est à l’image de la rentrée littéraire : ouverte, sans nom qui domine réellement.
Bref, tout est possible.»
Vraiment? On a l’impression quand même de retrouver les mêmes noms qu’ailleurs (et toujours les mêmes, sans grande surprise).
Pour Le Figaro, Mohammed Aïssaoui s’enthousiasme : «Le jury a prêté attention à des petites maisons telles que Mialet-Barrault qui fête ses deux ans !» (Il vise Philippe Jaenada et  son formidable Au Printemps des monstres) Rappelons quand même que Betty Mialet et Bernard Barrault sont dans l’édition depuis les années 70. Les éditeurs expliquent sur leur site : la création en 2020 en plein confinement d’une maison est « surtout le prolongement d’une longue aventure ».

Angot
«Le seul nom de Christine Angot risque, comme toujours, de faire grincer quelques dents.»
souligne Elisabeth Philippe. Pourtant, pour le moment, on a l’impression que le livre fait
l’unanimité. Petit tour d’horizon :
« Prenant le risque de s’enfermer dans un sujet unique, [Christine Angot] poursuit le puzzle débuté il y a vingt-cinq ans » constate Laëtitia Favro dans Lire-Magazine Littéraire (N°499) Valérie Marin La Meslée dans Le Point (n°2559) ne dira pas le
contraire « Alors oui, c’est sûr, on entendra que dans son nouveau roman Christine Angot ne dit rien de nouveau. » Mais « les livres de Christine Angot révèlent chacun un nouvel angle mort. » note Camille Laurens dans sa chronique du Monde des livres (N°23842) Pourquoi changer de sujet ? « Écrire est quelque chose qu’on estime devoir faire. Devoir. « Il faut que je le fasse » : j’ai besoin de ça pour me lancer. » confie à Minh Tran Huy dans Madame Figaro (n° 23961) Christine Angot, « exceptionnelle romancière » d’après Fabienne Pascaud dans Télérama (n°3736) – elle s’y connaît. À ce jour, on ne voit toujours pas qui grincent des dents.
Le roman, que vaut-il ?
Un « texte déchirant », « très tonique, libérateur » pour Claire Devarrieux dans Libération (n° 12501) Vous aimez les adjectifs ? en voilà d’autres : « étouffant, saisissant, impressionnant » pour Marianne Payot dans L’Express (n°3659) « Un texte d’une puissance inouïe sur le silence et l’inaction, la collaboration tacite. Un livre important. » pour Nelly Nelly Kaprièlian et Les Inrocks (maintenant mensuel, n°3) Pierre de Gasquet – dans Les Echos (n°23532) – s’intéresse au style : « Comme chez Marguerite Duras, le dialogue écrit envahit ses livres comme un remède aux insuffisances du récit. Mais il y a aussi une observation scrupuleuse, souvent poétique, des situations et des décors. » Il partage l’analyse de ses consœurs : « Dire qu’elle ressasse son traumatisme relève du truisme. Comment ne pas ressasser une tragédie ? La force de son écriture réside dans cet art de la dissection. » Dans L’Obs (n°2965) Elisabeth Philippe
écrivait à la fin de l’été : « Comme si tout ce qu’elle avait écrit jusqu’à présent, avec éclats, avec fracas, échouant parfois tapageusement, se trouvait ici rassemblé et unifié. Peut-être
qu’enfin les lecteurs vont comprendre non pas comment Christine Angot est devenue folle, mais pourquoi elle est devenue écrivain. »
(Nous retombons dans nos thèmes de prédilection !) « Lire Le Voyage dans l’Est, c’est avoir une idée de ce qu’est la douleur, et la littérature. » conclut pour nous Olivia de Lamberterie (Elle, n°3949).

Critiquer la littérature
Mais peut-on avoir une idée de ce qu’est la littérature ? La question ne finit jamais d’animer les débats. On n’aura
sans doute pas la même définition de la littérature selon qu’on est auteur, éditeur, libraire, simple lecteur ou critique professionnel. Interrogé par La Revue des médias de l’Ina sur l’état de la critique, Pierre Assouline explique : « Il faut aussi savoir ce que signifie “critiquer”. » On est bien d’accord. «Ce n’est pas dire “j’aime” ou “je n’aime pas”» On est bien d’accord. «Il faut avoir une familiarité avec l’art en question, replacer l’œuvre dans le contexte du travail de l’auteur, voir dans quelle tradition elle s’inscrit, et aussi avoir une capacité d’écriture et de synthèse.» Et ce n’est pas donné à tout le monde.
C’est aussi prendre le risque de se tromper. Et sur le livre, et sur l’auteur et sur la littérature. La semaine dernière, dans Les Échos week-end, François Busnel revient justement sur «certaines erreurs de jugement.» Evoque-t-il son trop-plein d’enthousiasme ? Non : on n’est jamais assez enthousiaste quand on défend la littérature (mais qu’est-ce que la littérature, à la fin !?!) François Busnel regrette sa position sur Michel Houellebecq qu’il jugeait autrefois surestimé : «C’est une erreur que je confesse volontiers. Je me suis trompé. Je ne suis plus le même lecteur qu’il y a vingt ans. Aujourd’hui, je pense que Houellebecq est l’un de nos écrivains les plus pénétrants et les plus subversifs.»
On peut encenser un auteur qui va mal tourner et aussi ne
pas lire un auteur qui, au fil des livres, va construire une véritable œuvre qu’on aura négligé à ses débuts. On imagine aisément l’angoisse du citrique : passer à côté d’un grand livre, d’un grand auteur. Ainsi chacun se surveille, et tout le monde parle en priorité des mêmes livres – publiés chez les mêmes éditeurs.

Frédéric Beigbeder est le genre de critique à l’enthousiasme
communicatif.  La semaine dernière dans sa chronique littéraire de Figaro Magazine, il écrivait : « Je tiens à remercier Abel Quentin de m’avoir permis de revenir aux fondamentaux du
métier de critique littéraire : admirer. »
Beigbeder, toujours à
l’affût des tendances, analyse : « Il existe désormais une école de romanciers néobalzaciens, disciples de Houellebecq, qui décrivent la déliquescence française avec un sarcasme vengeur. »
Abel Quentin est l’auteur d’un deuxième roman Le Voyant d’Etampes (Édition de L’Observatoire), qui se place, lui aussi, sur plusieurs listes de Prix. Dans Le Point Michel Zink – de l’Académie française, s’il vous plaît – nous dit que « Le roman est excellent. Il est amusant, glaçant et instructif. »
Louis-Henri de La Rochefoucauld partage sans doute cet avis. On peut lire dans L’Express : c’est un roman «ultracontemporain» qui permet à son auteur d’«ausculter les cancers de l’époque.» La Rochefoucauld pose, noir sur blanc, la question qui nous brûle les synapses en riant à chaque page de ce roman : «Un livre d’anar de droite ?»
Le critique de L’Express nous donne la réponse, ouf : « Pas
du tout, et c’est là tout le talent de Quentin : se servir du roman pour mettre en scène les idées les plus variées sans se prononcer lui-même. Impossible de savoir ce qu’il pense. »
L’auteur n’est pas le narrateur, rappelons-le. Le romancier sait rester secret et ne pas dévoiler le fond de sa pensée.

Le jeune Mohamed MBougar-Sarr qui met en scène un écrivain dans son roman – très remarqué aussi par les jurés (à juste titre) – La plus secrète mémoire des hommes (Philippe
Rey) –, ne nous contrarierait sans doute pas.
Extrait :

« – Je parie que tu es écrivain. Ou apprenti écrivain. Ne t’étonne pas : j’ai appris à reconnaître les gens de ton espèce au premier coup d’œil. Ils regardent les choses comme s’il y avait derrière chacune d’elles un profond secret. Ils voient un sexe de femme et le contemplent comme s’il renfermait la clef de leur mystère. Ils esthétisent. Mais une chatte n’est qu’une chatte. Il n’y a pas à
baver votre lyrisme ou votre mystique en y noyant vos yeux. On ne peut pas vivre l’instant et l’écrire en même temps.
– Bien sûr que si. On peut. C’est ça, vivre en écrivain. Faire de tout moment de la vie un moment
d’écriture. Tout voir avec les yeux d’un écrivain et…
– Voilà ton erreur. Voilà l’erreur de tous les types comme toi. Vous croyez que la littérature corrige la vie. Ou la complète. Ou la remplace. C’est faux. »

Nous voilà prévenus. Pourquoi écrire alors ? Si on ne
peut pas corriger la vie ?
« J’écris pour canaliser des peurs, explorer des obsessions. » révélait Jean-Baptiste Del Amo en début de semaine au Figaro. (Une piste intéressante) Il prévenait aussi : « J’essaye de ne jamais penser au lecteur quand j’écris, car c’est paralysant. Dans un premier temps, l’écriture est un mouvement égoïste. […]
Dans un second temps, vient le partage. Arrivé à la fin, inévitablement, je me demande comment sera reçu le livre. »
Bien donc, puisqu’il a reçu le prix Fnac.

“J’écris!”
Loin des Prix littéraires – encore que… – dans L’Obs, cette semaine, Alain Mabanckou (écrivain et éditeur) raconte qu’il est allé au Café de Flore avec Charles Dantzig (éditeur et écrivain). Mabanckou préfère les cafés du 18e arrondissement, mais ce n’est pas lui qui a choisi le lieu du rendez-vous. Quand deux auteurs se rencontrent, ils parlent littérature. On le sait bien, quand on est passionné, on s’emporte, la voix monte : « La littérature française du continent noir n’aborde pas la question de la “bourgeoisie africaine” ! » s’enthousiasme Mabanckou. On imagine la conversation passionnante, on regrette de ne pas être assis à la table d’à côté. Soudain, un coup résonne dans le café grouillant de vie. Les deux auteurs sursautent : « C’est notre voisine. Elle se tourne vers nous et hurle de toutes ses forces : “Silence !!! J’écris !!!” »
La table d’à côté était donc prise, aucun regret.

Livre-Monde
Revenons, pour finir, à Mohamed MBougar-Sarr (raté pour ma « capacité de synthèse »). Les sélections pour les prix pleuvent sur ce « livre-monde, qui nous entraîne à Paris, Dakar, Amsterdam et Buenos Aires, où l’on traverse les apocalypses du XXe siècle comme on croise Borges, Sábato et Gombrowicz » (dixit Télérama n° 3736, sous la plume de Youness Bousenna. «Un joyau de savoir-faire qui vous enchante, vous transporte et vous poursuit » prévient Marianne Payot dans L’Express (n° 3660). Pour Oriane Jeancourt Galignani dans Transfuge (n°150) Mbougar Sarr glisse son stylo dans l’encrier de Nabokov : « l’auteur affectionne un même ton ironique et réflexif, joueur et poétique, pour feindre de nous mener vers une réalité qui toujours échappe. »
Si on en croit Laëtitia Favro, dans Lire, « Son inventivité, son audace et l’intransigeance de sa langue font de ce livre, qui confronte les nécessités de vivre et d’écrire, une déclaration d’amour à la littérature propre à réenchanter une rentrée un brin
austère. »
Austère, la rentrée ? Pourtant, cette rentrée nous paraissait tout sauf austère. Je tiens justement une liste de livres drôles et iconoclastes. Malheureusement, nos amis les journalistes n’en ont pas encore parlé : vivement la semaine prochaine.

Feu de Maria Pourchet, Fayard, 2021

Depuis son premier roman – Avancer, 2012, Gallimard – nous suivons avec attention et enthousiasme le travail de Maria Pourchet. Nous avons déjà signalé dans nos pages son humour, son regard sur le monde, ses habiles constructions narratives, la fougue de ses phrases et ses trouvailles stylistiques. Ça n’aura échappé à personne, Maria Pourchet publie son nouveau roman dans cette rentrée littéraire (Feu, Fayard).

Une fois encore, c’est une très grande réussite. Sur une histoire apparemment banale, elle parvient, grâce à la flamboyance de son écriture, un véritable tour de force. L’histoire est simple, donc : Laure, professeur d’université, s’ennuie dans son couple et dans son rôle de mère. Elle est à un moment de sa vie où elle aurait bien envie de tout envoyer valser (40 ans). Elle rencontre Clément, 50 ans, célibataire, qui, lui, s’ennuie dans son boulot (la finance). Homme sans illusion, son quotidien est d’une morosité absolue – il vit avec un chien, prénommé Papa à qui il détaille ses journées et confie les élans de son cœur. Entre Laure et Clément va brûler une passion ardente. Clément prévient, provoquant : « Attention Laure, on peut tomber amoureuse comme on devient de droite, comme ils devenaient nazis. Par mégarde. Sur un malentendu, une histoire de cul au bon endroit, la sonate numéro 23 au bon moment. » Une simple question de désir ? De moment ? Une envie de se sentir vivant dans les yeux de l’autre, dans ses bras. Alors qu’elle retourne vers sa vie de famille après une après-midi d’amour, Laure s’étonne : « Tu ne peux pas croire que Clément, son Alfa encore à deux cents et sa main et ses lèvres ne se voient pas dans tes yeux. » Comment ne pas voir la passion qui consume Laure de l’intérieur ?

On lit ce roman comme on court pour échapper aux flammes, à bout de souffle. Les phrases cavalcadent, on imagine que les mots brûlaient les doigts de Maria Pourchet. Quand les scènes s’allongent, c’est aussi sublime qu’un voyage à Sienne avec sa maîtresse ou son amant (on n’a pas essayé). Autre moment de grâce : les rapports entre Laure et sa fille aînée, Véra, adolescente qui fait tout pour agacer son monde – en particulier sa mère qui a pourtant la tête ailleurs.

Grand coup de cœur pour ce coup de Feu !

Retrouver aussi Le Journal littéraire de Maria Pourchet dans le numéro à paraître en octobre.

Recevez en avant-première ce numéro en vous abonnant dès aujourd’hui à la revue sur le site : ici.

Journal de la vie littéraire #3

La même attention

Dans le dossier du Figaro Magazine sur la rentrée littéraire – la rédaction présente ses 20 coups de cœur (les mêmes que dans les autres journaux, pas d’inquiétude) – une publicité attire mon attention. Sur une pleine page Le Figaro Littéraire (ça reste la famille) annonce une conférence – pardon, on dit masterclass maintenant – qui promet « un évènement exceptionnel ». Le thème : « Comment se faire publier ? Dans le secret des maisons d’édition » Le « secret » ? Vraiment ? Il y a donc encore de futurs auteurs qui se posent la question ? (Ce « rendez-vous numérique » a lieu le 29 septembre, vous pouvez encore vous inscrire si vous « ambitionnez de transformer [votre] manuscrit en un livre ») L’édition attire donc toujours. 2154 nouveautés en trois mois, et moi et moi et moi. Rappelons qu’avant l’été, les éditions Gallimard ont fait couler beaucoup d’encre en publiant ce message sur leur site : « Compte tenu des circonstances exceptionnelles, nous vous demandons de surseoir à l’envoi des manuscrits. Prenez soin de vous toujours et bonnes lectures. » Une éditrice de la maison expliquait à France Info : « Nous tenons à accorder la même attention à tous les manuscrits que nous recevons et nous répondons à tous les envois. C’est un travail considérable qui demande de la minutie et de la disponibilité d’esprit. C’est pour toutes ces raisons que nous avons demandé de suspendre, tout à fait momentanément, l’envoi des manuscrits. »

Tout pour se faire publier

Peut-on reprendre les envois ? Après avoir lu Biba ce mois-ci, sans aucun doute. La Une donne le ton : « J’écris mon premier livre : tout pour se faire publier. » (Témoignages à l’appui, donc.) L’auteur du dossier prévient en préambule : « Selon une enquête Harris Interactive, plus de 5 millions de personnes ont entamé, en France, l’écriture d’un manuscrit pendant le premier confinement. » On comprend alors la réaction des Éditions Gallimard. Le journaliste va plus loin : « Une autre étude […] montre, elle, que 84 % des femmes aiment écrire. » Mais qui n’aimerait pas ? Rappelons que ce n’est pas parce qu’on écrit que l’on devient écrivain (et surtout qu’on doit publier). Dans un encart, la rédaction a listé 10 conseils que je recommande de ne pas suivre (sauf le dernier) si vous ambitionnez vraiment d’écrire. Conseil numéro 9 : « Ne pas ignorer la logique des algorithmes si vous choisissez l’autoédition. Selon les premiers jours de vente sur Amazon, il peut figurer dans les recommandations du moteur de recherche et rencontrer un large public. » Ouf ! Les conseils concernent seulement ceux qui choisissent l’autoédition. La chaîne du livre peut souffler – et nous avec.

Pour savoir comment écrire un livre, il est préférable de se renseigner auprès d’écrivain. Ça tombe bien, c’est la saison des auteurs, on peut en écouter à la radio, en voir à la télé, en croiser en librairie. Le magazine Elle a interrogé Cécile Coulon sur sa pratique de l’écriture. Pour l’auteure de Seule en sa demeure – L’Iconoclaste (c’est le nom de la maison d’édition, je précise) – c’est « entre 7 heures et 13 h 30 » Là, Cécile Coulon est « complètement opérationnelle ». Pas de petit-déjeuner, précise-t-elle : « Je prends de l’eau, un café et un Matimalt » Si vous ignorez tout de Matimalt, lisez Elle, c’est page 84 – on ne peut pas tout vous dire. Et ensuite ? « Un gros brunch ». De son propre aveu, Cécile Coulon ne peut plus rien faire jusqu’à 17h30-18h, à part une petite sieste, de la course à pied ou la lecture d’un livre (déjà un sacré programme, diraient certains). Le soir, elle peut s’y remettre – ou pas, selon l’humeur. Dans le magazine Causette, elle précise : « Je voue ma vie à l’écriture. Elle est toujours passée avant tout le reste, avant ma vie privée, mes amis. » Voilà déjà une recette : une bonne hygiène de vie et un engagement sans limite dans le travail.

Si on en croit Télérama, on pourra aussi lire le prochain livre d’Edouard Louis pour se faire une idée sur le métier d’écrire. L’hebdomadaire culturel prévient : « chaque livre d’Édouard Louis est un événement, et Changer : méthode […] ne dérogera pas à cette règle. » Nous voilà rassurés. Dans ce livre, Edouard Louis « redéroule, avec une sincérité et une douleur également bouleversantes, le fil de l’itinéraire qui l’a conduit d’« un monde qui rejetait tout ce [qu’il] étai [t] » à l’écriture et la publication de son premier livre. » Vivement le 16 septembre, donc.

Un combat

On l’aura compris, écrire, ce n’est pas simple. Didier Jacob, dans L’Obs, à la faveur d’un papier sur le nouveau roman de Philippe Djian (Double Nelson, Flammarion) écrit : « le pire combat est celui de l’écriture ». Il a aussi noté une phrase dans le roman de Djian : « Je ne souhaite pas d’être écrivain à mon pire ennemi ». Ça donne l’ambiance.

Heureusement, tous les ans, de nouveaux auteurs osent se jeter dans l’arène, plume à la main. Comme le précise la directrice des éditions Héloïse d’Ormesson dans le magazine Lire Le magazine littéraire (ça sonne comme une injonction) : « La rentrée littéraire est sans merci. Une course d’athlétisme complète. » Il faut donc avoir du souffle. Sur les 75 premiers romans sur la ligne de départ, Le Figaro Littéraire présente douze « nouveaux visages » sur quatre pages – tout au long du mois de septembre le journal proposera sa sélection de nouveaux auteurs. Eric Neuhoff – on ne sait pas pourquoi – prévient : « Un premier roman, c’est souvent une gueule de bois soulagée par la syntaxe » Qu’a-t-il voulu dire ? (On a des phrases bien meilleures de Neuhoff dans nos carnets si vous voulez.)

Paris Match, la semaine dernière, informait ses lecteurs : « C’est en dehors des habituels chemins balisés que l’on trouve les meilleurs romans du moment. » Comprendre les premiers romans. On retrouve alors en pleine page le magistral premier roman de Dan Nisand, Les garçons de la cité-jardin (éditions Les Avrils). [Je me dois de préciser que Dan Nisand a publié ces dernières années plusieurs textes dans la revue Décapage.]

Cette semaine dans Paris Match encore, on tombe sur une énigme : « Il a sept livres qui sortent en cette rentrée… Mais il n’en signe qu’un seul. » Qui est-il ? Vous avez deux minutes.

Le temps de lire Le Point où Christophe Ono-dit-biot s’offre un tête à tête avec Mario Vargas Llosa. A 85 ans, l’auteur de Temps sauvages, (Gallimard, traduction de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort) explique que ça n’a jamais été facile d’écrire. « Et cela me coûte beaucoup plus aujourd’hui ! » Une autre recette pour nos lecteurs avides de bons plans ? « Avant je travaillais six jours sur sept. Maintenant c’est sept jours sur sept. Parce que j’ai toujours des projets. Je sais que je n’arriverai jamais à tous les matérialiser, mais cela me fait sentir que je suis encore vivant. » Bon procédé pour se sentir exister – et vous pouvez essayer chez vous sans risque. Mario Vargas Llosa assure aussi que « lire un bon roman nous rend plus critique à l’égard de ce qui nous entoure, et que c’est extrêmement subversif dans une société qui prétend exercer un contrôle absolu sur l’individu. » (Ça marche également si on ne vit pas en Amérique latine.) Alors ? « Il a sept livres qui sortent en cette rentrée… Mais il n’en signe qu’un seul. » Une piste ? Fin du suspens : il s’agit d’un traducteur. Nicolas Richard a traduit plusieurs livres qu’on trouve sur les tables des libraires et publie, sous son nom, Par instants,le sol penche bizarrement. Carnets d’un traducteur chez Robert Laffont. D’après Paris-Match, Nicolas Richard « dresse un catalogue cocasse des auteurs anglo-saxons qu’il a adaptés, et évoque le côté ludique d’une activité qui pourrait passer pour rébarbative. » Lui n’a pas l’air de se plaindre.L’aspirant écrivain qui voudrait aussi traduire des livres pour gagner sa vie devrait y trouver quelques astuces…