UNE BONNE IDÉE POUR VENDRE DES LIVRES…

Il y a quelques années, raconte un chroniqueur parisien, un écrivain, que j’appellerai Durand, avait publié un roman, Le Lac de Genève, qui ne se vendait  pas du tout. À Nice, où je me trouvais, un de mes amis me montra confidentiellement une lettre sans signature, une sorte d’avis ainsi conçu : « Un ami vous informe que, dans le livre intitulé Le Lac de Genève, vous trouverez, pp. 131 et suivantes, des révélations sur la vie privée de votre femme. » J’ai acheté ça, ajouta mon ami, mais je n’y ai rien trouvé qui m’intéressât, pas plus comme mari que comme lecteur ; j’en suis de mes 3 fr. 5o. Le soir, au cercle, plusieurs notables de la ville se communiquaient des missives à peu près conçues dans les mêmes termes. À l’un : « Procurez-vous à tout prix Le Lac de Genève et lisez le chap. 5 ; il y va de votre honneur. » À l’autre : « Vous paraissez calme, je vous ai observé hier ; vous ne savez donc rien. Vous êtes en jeu dans Le Lac de Genève, roman nouveau où l’on vous traite d’une façon indigne. » Et le libraire de la place Masséna me dit le lendemain : « Tout le monde me demande Le Lac de Genève ; j’en avais six exemplaires, ils m’ont été enlevés en quelques minutes. Je viens d’écrire à Paris pour qu’on m’en expédie un cent. »

— Henri Baillière, La crise du livre (1904)

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