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Le bureau de Pierre Michon

 

Le plus important, c’est le plan de travail. Le cœur du
dispositif.
Je n’ai pas de lieu de prédilection. N’importe quelle table ou bureau fait l’affaire pourvu que je puisse l’envahir en totalité pendant quelques jours, J’ai un chantier permanent en Creuse, j’en ai un autre à Nantes, un à Saint-Étienne.
J’ai eu beaucoup de chantiers provisoires, un notamment cet hiver sur la côte atlantique. Il faut que ce soit vite replié et emballé, comme un campement de campagne, diraient les militaires. Je suis un nomade sédentaire.
Ce chantier obéit à plusieurs impératifs : Il doit être encombré, avoir l’air au premier coup d’œil d’un fouillis où je suis le seul à savoir à peu près me diriger. Envahi, investi, sacralisé, comme le templum des augures à Rome, ce petit morceau de ciel qu’ils délimitaient en rectangle entre leurs deux mains ouvertes : et seuls les oiseaux qui passaient dans cet espace avaient valeur de signe prophétique.
D’autres disent qu’ils découpaient cette page de ciel avec leur bâton sacré ; mais j’aime mieux le travail à la main.
Le templum est un cadre : le cadre qui délimite le sacré, qui permet de peindre, celui qui découpe ce qu’on voit. Voir, c’est cadrer. Penser aussi, c’est cadrer. Et donc écrire, à plus forte raison.

PIERRE MICHON
Extrait de La Panoplie littéraire – revue Décapage – numéro 51.

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LE BUREAU DE JEAN ECHENOZ

« Je travaille là. Les pots à crayons viennent de quelques voyages
et le porte-lettres, au fond, du bureau de Jérôme Lindon. »

« J’ai beaucoup travaillé sur ce genre de cahiers cartonnés.
Je les achetais quelquefois à l’étranger mais le plus souvent chez
Lavrut, passage Choiseul. »

Images extraites de la Panoplie Littéraire de Jean Echenoz, numéro 41, Hiver-Printemps 2010.

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Confusion par Lydie Salvayre

Il n’y a, sur la littérature, que des avis injustes…

 

Il n’y a pas de jugement objectif de la littérature. C’est ce que dit Ingeborg Bachmann dans ses Leçons de Francfort. Et la question de savoir comment encercler cette littérature qui est incapable de dire elle-même ce qu’elle est, à qui l’on dit sans cesse ce qu’elle est et ce qu’elle doit être, reste toujours posée. Bouvard et Pécuchet s’emploient à y répondre. Mais doivent-ils, pour réussir l’encerclement, chercher des critères d’appréciation dans la grammaire? Ou s’imprégner d’ouvrages d’esthétique ? Étudier la notion du beau ? Mais pour les uns, le Beau est ci, et pour les autres il est ça. à qui se fier ? Le Beau pour Baudelaire n’est-il pas précisément le mystère ? La notion de Sublime serait-elle moins sujette à caution ? Comment la distinguer de la notion du Beau ? Au moyen du tact ? Et le tact d’où vient-il ? Du goût ? Qu’est-ce que le goût ? Et qu’est-ce que le vrai ? La préoccupation du Beau empêche-t-elle le vrai ? etc. etc. Bouvard et Pécuchet ont beau chercher en tous sens, ils ne trouvent pas de critères précis pour évaluer la littérature, pas de norme objective pour en déclarer le prix et encore moins de recettes pour la reproduire.

Il faut donc s’y résoudre : il n’y a, sur la littérature, que des avis injustes. C’est la littérature qui le veut, c’est sa nature qui le veut. Il n’y a que des avis injustes, et la littérature se maintient au prix de cette injustice. Toute l’histoire littéraire en témoigne. Tous les critiques et les auteurs le savent. Mais personne, au fond, n’en accepte l’idée.

Personne n’accepte de reconnaître que les engouements et les désengouements littéraires sont extrêmement labiles, que le succès et l’insuccès d’un roman dépendent de sa transaction plus ou moins réussie avec l’esprit du temps (Virginia Woolf), ou avec la bêtise nationale (Baudelaire), et que des pans entiers de la littérature peuvent disparaître à telle époque sous la pression d’une terreur inofficielle et réapparaître longtemps après (Ingeborg Bachmann).

Personne ne consent à cette incertitude. Les critiques veulent croire en ce qu’ils disent. Les lecteurs veulent croire en ce que disent les critiques. Les écrivains veulent croire en ce que disent
les critiques lorsqu’ils leur sont favorables, et les contester au nom de cette fameuse variabilité lorsqu’ils leur sont défavorables.
Le trouble, pour ces derniers, est à son comble lorsque leurs livres font l’objet, au même moment, de critiques favorables et défavorables. Et la violence qu’ils peuvent ressentir tient, me semble-t-il, à cette double injonction, à ce double lien, je t’aime-je te hais, dont on dit en psychiatrie qu’il est d’un grand pouvoir perturbateur. J’en fis l’expérience avec la sortie de Hymne.

Éric Chevillard, dans Le Monde, avait consacré son article à mon livre et, comme j’admire Chevillard, sa critique m’enchanta à proportion de mon admiration. Au point que je me pensais, naïvement, pendant quelques jours, à l’abri d’éventuelles attaques. Celles-ci ne tardèrent pas. Et le jour où, morte de peur et souhaitant la fin du monde (car la télévision m’intimide à un point inimaginable), je me préparais à me rendre à l’émission de télévision « La Grande Librairie », je reçus deux heures avant un appel de mon éditeur, me prévenant qu’un certain Fabrice Pliskin éreintait mon livre dans Le Nouvel Observateur sur un ton qui frisait l’injure. Je ne sais pas ce qui en parut à la télévision, mais le coup, sur le moment, porta, et toutes les raisons raisonnables, que je mentionne ci-dessus, s’effondrèrent en un instant. Une injure publique, quel que soit celui qui la prononce, et serait-il l’homme le plus médiocre de la terre, fait mal. Et fait d’autant plus mal qu’il n’est pas dans les moeurs littéraires d’y riposter. J’essayais donc de faire bonne figure (pour l’audience : faire bonne figure est un impératif), mais je ne pouvais m’empêcher de penser que tous, sur le plateau, avaient lu l’article haineux, que tous étaient sans doute convaincus de son bien-fondé, ce Fabrice Pliskin dont j’ignorais les œuvres étant peut-être, me disais-je, le Maurice Blanchot de notre temps. J’oubliai rapidement les termes de son attaque.

Mais le souvenir me resta d’un moment où, recevant simultanément l’éloge et le bâton, je ne fus plus que confusion.


Lydie Salvayre
Née en 1948. Est venue tardivement à l’écriture. A commencé à publier des textes dans des revues d’Aix-en-Provence (ce qui est
un bon début). A depuis publié de nombreux romans. A reçu le Prix Goncourt en 2014 pour Pas pleurer publié au Seuil.
Dernier livre paru : Tout homme est une nuit, Seuil, 2017.


Texte publié dans le numéro 45 de la revue Décapage.

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LES SALONS DU LIVRE

Après avoir passé plusieurs heures dans des salons du livre, Maria Pourchet revient pour vous sur les sept états de l’auteur en salon (fondés sur des faits réels). Récit.

 

Au départ « il n’y a pas de défaites possibles », tu te « satisfais d’illusions comme un héros », au départ tu as « fait des plans si larges qu’ils occupent tout l’espace de la réalité ». C’est du Jean Giono  et ça veut dire que tu as décidé d’écrire un livre et que tu t’exécutes. Ensuite, il y a la sortie de l’ouvrage, puis la réalité en face, dite encore « boucherie de la rentrée littéraire ». Ensuite, juste entre le spectre de la pharmacodépendance et l’éventualité d’arrêter d’écrire, entre octobre et mai, il y a les signatures. Les salons. Tout partout en France. Alors qu’est-ce ? S’agit-il d’un exercice qui te permettra de te
rendre en ces « terres inconnues où seule vous emmène la pratique acharnée de votre art » dont parle George Sand 2 qu’il ne fallait pas lire au premier degré, mais trop tard ? Non. Il sera question ici de Saint-Dié-des-Vosges, du Pas-de-Calais (en hiver), du parc de la Villette, de la porte de Versailles et d’un feutre. Journal d’un corps en sept états.

L’état de candeur
« Allez à la rencontre de vos lecteurs, allez. » Je ne sais pas d’où sort cette injonction, je dois à la vérité que personne ne me l’a donnée, mon éditeur n’étant pas un sadique. Un certain relent évangélique dans la prescription m’en laisse supposer l’origine : j’ai dû entendre un truc dans ce goût-là au catéchisme, jadis, et je l’ai déformé. En tout cas j’y réponds, ardemment. Je me trouve à mon premier salon, dûment badgée, écrivain-tronc émergeant d’une pile de trente exemplaires – qu’on pourra recompter dans une heure, ce sera toujours trente. Tandis que le chaland assaille Morgan Sportès, je suis assaillie de pulsions contraires. Pulsion A, rentrer à la maison, pulsion B, plus égotique, relire un des 30 exemplaires devant moi. Préférant l’option B, je trouve des fautes de frappe que je refuse de
m’imputer, c’est déjà assez dur comme ça. L’auteur à ma gauche, signant à tour de bras, suspend son vol afin de savoir si je me parfume au jasmin. Ça le trouble et je lui rappelle quelqu’un. Retour à la pulsion A, dare-dare, le temps de récupérer mon sac, d’arracher mon badge. Mais voici, qu’au pas de charge, arrive le libraire qui a raqué pour le stand et qui a sûrement, lui, des gosses à nourrir. Hop hop hop qu’il me fait, la pile ne va pas descendre toute seule. Ah bon? Encore une chose que j’ignorais. George Sand n’en parlait pas.
Sentiment d’être installée derrière une cagette de melons à Rungis, sentiment affligé que je partage avec mon voisin de gauche. Autant faire connaissance et puis il a l’air de savoir comment s’y prendre pour écouler ses melons. Le voisin de gauche fait dans le roman historique et s’avoue, par ailleurs, sourd de l’oreille droite. Celle du côté où je me trouve, si vous suivez. S’engage une conversation à 150 décibels sur le thème du marketing littéraire, toute la rangée
pouvant profiter de sa portée pédagogique. D’après le romancier historique, un bon livre doit comporter un certain nombre de fellations. Aussi écrit-il sur l’histoire des rois de France, c’est plus facile à caser. Pourquoi donc ? approfondit Candide (vous m’aurez reconnue). C’est simple : vous avisez le visiteur, vous l’alpaguez – qu’importe la manière, simple apostrophe ou préhension de la manche. Avec l’autorité que confère le statut d’écrivain, vous l’obligez à lire un échantillon de votre prose, choisissant opportunément la page relatant ladite fellation, et toc. Candide restant sceptique, démonstration s’ensuit. Triomphe de la théorie : un visiteur qui n’avait rien demandé repart en deux temps trois mouvements vers la caisse avec Petites Affaires des derniers Valois. Voilà, ponctue l’auteur historique, c’est comme ça que ça marche, prenez Michel Houellebecq, pensiez-vous que c’était par hasard ? Du cul toutes les dix pages. Je tente de défendre la portée de l’oeuvre michelesque qui n’a pas besoin de moi pour ça, je sais, mais j’ai du temps. J’ai décidé de rester. Le libraire patrouille, j’ai l’impression que si je me sauve, ça va sonner comme à l’époque où je fauchais du mascara au Prisunic 3. Mais le romancier historique se fout de ce que je pense de Houellebecq, il vend. « Celui-là c’est sur les Plantagenêt avec les histoires de fesses d’Aliénor, comme si vous y étiez », dit-il à une dame sur le ton de C’est un épluche-légumes qui permet aussi d’ouvrir les huîtres. Après quoi, voyant mon naufrage, il me donne des conseils d’aîné : mets-toi debout, souris un peu,
t’habille pas comme ça, on voit même pas vos seins. J’ai dit que moi, montrer mes seins pour 10 %, bof. Ça l’a laissé pensif. Il m’a dit, tu sais votre problème, c’est que vous n’êtes pas assez rentre-dedans. Il l’avait deviné tout de suite que je ne l’étais pas, rentre-dedans. Au flair. À cause du jasmin.

À ma droite, se trouve une poète qui ne montre pas ses seins non plus et qui a beaucoup d’humour. Il en faut. Son éditeur est en faillite, elle vient en montrer les vestiges, avant le pilon, pour le sport : une fort belle édition, un papier magnifique beaucoup trop épais pour que le coût d’exploitation du livre puisse être atteint un jour, c’est sûr. La poète est restée là, à l’état contemplatif et rieur 4 toute la journée, sans rien signer du tout. On a bavardé de Francis Ponge à propos de qui je ne savais rien, et dans l’ensemble je suis repartie moins ignorante que je n’étais entrée.

L’état thérapeute (ou état d’otage)
Quelqu’un cherche quelqu’un à qui parler, car nous en sommes tous là. Il va le chercher dans un endroit où la concentration en gens est importante, au hasard un salon du livre. Là, il arrête son choix sur vous qui n’avez pas l’air occupée. Ce quelqu’un vous parle alors de lui. Très longuement et très en détail, puis s’en va, en vous précisant que tout ça, c’est cadeau : vous avez le droit de le mettre dans un de vos romans. Qu’il n’achètera d’ailleurs pas, la lecture, ça le déprime. Il repassera demain si vous êtes encore sur votre stand. Il a apprécié votre qualité d’écoute.

L’état de honte
Un lecteur repasse dans l’après-midi vous faire corriger une grosse faute dans la dédicace que vous lui avez faite le matin, pas très réveillée. Une faute d’accord, de cette envergure, sous la Blanche, ça l’embête. Eussiez-vous été publiée ailleurs que c’eût été tolérable, vous dit-il au conditionnel passé, que sûrement il sait écrire aussi bien que prononcer. Vous laissant au passage mesurer la persistante valeur du sigle NRF dans l’imaginaire collectif. C’est cool. Mieux vaut du capital symbolique que rien. Bref, il préférerait un pâté plutôt qu’une faute, si vous voulez bien.
Il s’agit d’un lecteur que j’ai gardé. Il est revenu pour le deuxième en précisant qu’il avait emporté du Typex, des fois que. J’aime bien les gens. Je n’ai pas l’air comme ça, mais si.

L’état de guichet de renseignement
(de loin, le pire)
Une visiteuse à son compagnon, comme si vous étiez transparente: «Regarde chéri, c’est les livres jaunes comme Le Hérisson, c’est ceux-là dont je te parlais ». Puis à vous : « Ça marche bien ? Vous en vendez combien ? Par exemple ce mois-ci ? » Attention, crypté. Comprendre : y’a un business model ou pas ? Parce que j’ai personnellement un journal que je me propose de faire connaître au monde et des projets immobiliers. Vous répondez que ça marche du tonnerre de Dieu, pour vous l’entendre dire une fois, ça fait du bien par où ça passe. La visiteuse veut alors votre numéro de téléphone. Attention crypté. Comprendre : le jour où j’ai besoin de contacter votre éditeur, je passe par vous. Mais le 06, c’est comme le reste. ça ne se refourgue pas au premier venu pour, j’insiste, 10 %. Et vous le dites en ces termes, limite polie. Parce que vous n’en pouvez plus, la ventilation du salon vous apporte des effluves de transpiration
et de viennoiseries qui vous rappellent la station Châtelet. Sur un mode nostalgique, c’est dire. « 10 % ? ! ? De combien ? De 16,90 euros !! Mais pourquoi vous le faites ?? » s’émeut alors, à juste titre, la visiteuse. Sur quoi, accablée, vous rentrez au Campanile, méditer sur la condition littéraire, en vous disant que la bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas tout à fait la vôtre. Vous pouvez encore réfléchir. Vous pourriez faire des crêpes à la place. Le prix de revient est très intéressant sur la crêpe, rapport au faible coût des matières premières.

L’état de conscience
État méditatif qu’on vient à éprouver en fin de salon, en écoutant se plaindre les différents acteurs de la chaîne du livre présents sur place. Auteur qui se plaint de son éditeur, libraire qui se plaint du commercial de crainte que vous lui mettiez vos méventes sur le dos, libraire qui se plaint de l’auteur qui est parti boire des coups au lieu de signer, commercial qui se plaint des quatrièmes de couverture, lecteur qui se plaint que Monsieur Echenoz ne soit pas venu comme promis mais pour qui se prennent ces gens. Vous concevez alors, enfin, le sens profond de « chaîne du livre ». Une chaîne de responsabilités à l’ouverture et au terme de laquelle, il n’y a qu’un seul coupable : vous, l’auteur. Qu’après tout, personne n’a forcé à écrire, alors ta gueule.

L’état de sélectionné
(de loin, le meilleur)
Ma formation s’est poursuivie récemment avec un type de salon particulier : le salon doté d’un prix lui-même doté d’un chèque. En l’espèce, le prix du jeune romancier. Ou du débutant. Je ne sais plus exactement mais c’était en rapport avec la jeunesse et l’espoir. Vous aviez reçu une première invitation à Machin-sur- Mer et comme c’était en novembre, et qu’à présent vous les voyiez venir, les invitations pièges, vous avez refusé. Vous avez alors reçu une seconde invitation. Plus subtile, signée d’un genre d’adjoint au maire : « Comment vous dire, il faut absolument que vous veniez, je ne saurais vous en dire plus mais votre absence serait très problématique. » En d’autres termes, termes dont l’expression directe relèverait du délit d’initié, vous le comprenez bien : le prix c’est pour vous. Ce week-end-là, vous avez un article à rendre avant-hier, votre mère est mourante comme d’habitude, c’est l’anniversaire d’un ami fidèle mais vous y allez, à Machin-sur-Mer. C’est votre heure ou ça ne l’est pas. Vous ralliez votre salon, un peu pomponnée, il s’agit tout de même de monter sur une estrade. Un peu plus, vous faisiez péter la jupe. Vous découvrez sur place trois autres jeunes romanciers, respectivement Stock, Intervalles, L’Arpenteur. Vous leur trouvez un air étrangement vainqueur dans la mesure où le lauréat, c’est vous. Débarque un quatrième jeune romancier, Gallimard de janvier, connu pour avoir raflé des prix académiques toute l’année, dont le tour est fini et qui doit être là pour décorer, tout comme Yann Moix. Vous êtes très sympa avec eux envisageant la haine que vous n’allez pas manquer de leur inspirer avec votre succès balnéaire, les pauvres. Et vous leur rappelez, l’air de rien et à titre préventif, que l’essentiel c’est « d’aller à la rencontre du lecteur», n’est-ce pas. Arrive votre moment. L’adjointe au maire est en tenue de Nouvel An. Vous craignez de ne pas en avoir fait assez. Les nommés sont (j’ai bien peur d’avoir entendu « les nominés » mais je préfère ne pas en rajouter) Stock, L’Arpenteur, Intervalles, Gallimard septembre, Gallimard janvier, s’enthousiasme l’adjointe qui précise que l’heureux lauréat se verra offrir en outre un parapluie de golf. Bleu marine, brodé. Comme ceci. Abrégeons. Le prix est allé à Gallimard janvier, celui qui raflait déjà tout depuis l’Épiphanie. L’adjointe au maire lui a claqué la bise qui tache, fière de lui comme si elle l’avait fait. Et comme il avait déjà un cachemire et des godasses tellement cirées que j’aurais pu me remaquiller dedans si nécessaire (mais j’avais déjà forcé, rapport aux sunlights), avec son parapluie bleu marine et son chèque net d’impôt, il a posé un problème de classe à tout le monde. Son livre étant plutôt très bon, pour ne rien arranger 5. Gallimard janvier était lui-même vaguement gêné avec sa trace de rouge Chanel et son pépin qu’il ne savait pas comment tenir, ça se voyait. Au déjeuner « offert par le comité », Stock, L’Arpenteur, Intervalles et moi-même n’avons pas mangé avec lui, on a été salauds. En France, on n’aime pas les cumulards. C’est comme ça.
Avec le recul, ce salon fut mon préféré. Bernard Pivot était des nôtres, façon de parler. Il faisait converger absolument tout le public présent, celui qu’il partage avec Antenne 2, France 2 pardon. La file se déployait, si sage et révérente devant le Roi Lire des années 80 que ça donnait envie de chanter La Marseillaise (ou du Michel Sardou) et que ça bloquait la sortie. Il en venait de partout, faire dédicacer Les Tweets sont des chats, Albin Michel, 2013. Je me suis approchée de la file pour voir ce qu’avaient acheté ces gens, sûrement des ouvrages à propos des réseaux sociaux. Mais c’était essentiellement des livres sur les chats. Ils pensaient simplement en acheter un autre avec Les Tweets sont des chats. Qui ne parle pas vraiment de chats, donc. Parfois la portée métaphorique d’un titre passe au-dessus du lectorat, ça m’est arrivé avec mon dernier qui a été pris pour un guide touristique sur l’Italie.
La confusion pouvant payer parfois. Bernard Pivot (mes hommages) qui connaît bien sa France aurait précisément compté là-dessus que je ne serais pas étonnée. À la fin de la journée, les jeunes auteurs et moi-même sommes allés saluer Monsieur Pivot parce qu’un jeune auteur fait toujours ça, on n’est pas non plus des francs-tireurs. On a repris le train.

À la gare, on a retrouvé le multi-primé. Il a eu l’élégance de le faire oublier en quelques phrases bienveillantes et en portant ma valise. Il ne m’en faut guère plus pour m’attendrir, c’est là une faille de ma personnalité. Le chemin fut des plus agréables, la compagnie fort urbaine et même charmante, comme on dit dans la littérature de voyage du xviiie siècle, quand on se déplaçait en calèche. Dans le wagon presque vide on a échangé des vues bien senties sur la littérature. Comment c’était vain, comment on s’en foutait, comment on avait sûrement mieux à faire, comment on ne voyait pas quoi en même temps. Une dame nous a interrompus en nous disant qu’elle n’écoutait pas nos conversations, mais qu’elle n’avait pas pu s’empêcher d’entendre. Elle venait de se lancer comme agent littéraire, et comme on était beaux – je cite – qu’on était jeunes (je pense qu’on sentait aussi un peu le sable chaud), eh bien c’était quand on voulait. Carte de visite, Book Antiqua corps 10, tramée, avec un lever de soleil. Elle est repartie après un compliment sincère sur le parapluie. On s’est dit que s’il y avait des nanas pour remonter les wagons de seconde classe, montés sur des escarpins de douze centimètres, entre le Pas-de-Calais et Montparnasse pour trouver des écrivains à représenter, c’est que tout allait bien.

L’état numérique
J’aurais dû en rester là. J’aurais dû éviter le Salon du livre, le vrai, celui du parc des expositions, celui de la capitale, qui se différencie des autres par la présence des chaînes de télévision et des CRS. Mais comme j’avais bien aimé le Salon de l’agriculture, je me suis dit pourquoi pas. Il y aura peut-être du pâté et des animaux sympathiques. J’aurais pu éviter l’ultime « rencontre avec le lecteur ». Mais au départ, c’était beau comme une promesse : une lectrice, une vraie, arrivant avec un exemplaire tout taché de mon premier livre (l’émotion, le livre qui a été lu, voire relu, qui n’a pas été revendu sur Price Minister avec la mention « Rare. Dédicacé par l’auteur lui-même, à saisir, 10 euros »). Elle m’a dit qu’elle avait adoré mon premier roman qu’il était – ici suite d’adjectifs dithyrambiques que mon humilité de principe m’interdit de reproduire mais dont je me délecte en cachette. « Vraiment j’ai adoré, a-t-elle répété, une découverte, je suis venue exprès vous le dire. En revanche, je ne vais pas vous prendre le deuxième, j’ai lu sur le blog Les lectures de
Nath.59 que c’était nul, bonne continuation. »

ARTICLE PARU DANS LE NUMÉRO 50,
ILLUSTRATION ÉMILIE ALENDA


Maria Pourchet
Née en 1980. Vit et travaille à Paris. Lit aussi des livres et regarde des séries. Écrit aussi pour le cinéma.
Dernier livre paru : Champion, Gallimard, 2015.

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QUAND CLÉMENT BÉNECH ET FRANÇOIS-HENRI DÉSÉRABLE FONT DES CANULARS

Farces, impostures et autres supercheries jalonnent l’histoire de la littérature. Les jeunes et talentueux auteurs Clément Bénech et François-Henri Désérable s’amusent depuis des mois à se provoquer par canulars interposés. Pour vous, ils reviennent sur quelques-unes de leurs facéties les plus réjouissantes. Conversation.

 

Clément Bénech : Mon cher François-Henri, je suis ravi d’évoquer avec toi certains événements ayant eu lieu ces dernières années
et que l’on peut regrouper sous le nom de « canulars » ou «impostures » littéraires. Après le plaisir de les commettre, il n’y en a guère de plus grand que de se les remémorer autour d’un demi sans fauxcol.
Le premier que nous fomentâmes eut pour cible l’Académie française, et pour objet un auteur dont les lignes les plus connues sont de cocaïne et pour lequel nous concevons tous les deux une sympathie amusée : Frédéric Beigbeder. Je ne crois pas me tromper en disant cela ?

François-Henri Désérable : Ton langage, mon cher Clément, est bien soutenu pour une conversation orale (mais qui allons-nous berner ? Tout le monde se doute que cela est écrit). Qu’importe, je réponds à ta question : non.

C.B. : Mais je parle tout le temps ainsi… Revenons à notre homme. Avec un certain panache, il a réussi à imposer auprès des jeunes filles une idée assez décontractée de la littérature, prouvant qu’elle peut facilement rimer avec biture (rime riche). Or une réussite aussi insolente ne saurait rester impunie. C’est pourquoi nous avons décidé d’un commun accord de présenter sa candidature à l’Académie, cette institution pour laquelle – parodiant Mallarmé – le monde est fait pour aboutir à un beau dictionnaire.

F.-H.D. : C’est qu’on voulait le voir, notre ami, siéger sous la coupole, parmi ces hommes qui à leur mort se changent en fauteuil (la phrase est de Cocteau), ces gens doctement ridicules, parlant de rien, nourris de vent, et qui pèsent si gravement des mots, des points et des virgules (celle-ci est de Voltaire – un fauteuil, lui aussi).

C.B. : Je ne serais pas aussi virulent. N’oublions pas qu’ils distribuent, à l’occasion, des prix littéraires. Toujours est-il que nous brûlions de le voir porter l’habit vert et avons donc rédigé une lettre à l’Académie en son nom. Dans un style ourlé mais subtil, elle mettait en avant toutes ses qualités. À nos frais, nous l’avons donc imprimée en trente-cinq exemplaires, que nous avons patiemment libellés et envoyés à l’adresse de chaque académicien, à nos frais également. Or je ne sache pas que nous en ayons été remerciés. De mon côté, aucunement, en tout cas. Et du tien ?

F.-H.D. : Nada. Mais je m’étonne, tout de même, qu’aucun immortel – j’en profite pour te rappeler que certains figurent parmi mes écrivains préférés – n’ait ébruité l’affaire. Nous n’eûmes droit à rien, pas même à la moitié d’un entrefilet dans une feuille de chou que
nous fîmes blanc ! À vous dégoûter des canulars ! Mais nous persistâmes. Modiano, que tu aimes tant, eût été fier de nous.

C.B. : Comme tu dis. On sait que ce grand échalas, avant d’être publié à vingt-trois ans sous la couverture blanche d’une célèbre maison d’édition, gagnait quelques sous en vendant à des collectionneurs des livres prétendument dédicacés par leurs illustres auteurs – quand, en vérité, il les signait lui-même à la lueur de la chandelle, comprenant rapidement qu’il obtiendrait un cachet d’autant plus important que la dédicace serait graveleuse. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il aimait appeler des amis en pleine nuit, contrefaisant sa voix, en se faisant passer pour la Gestapo. Ah, les canulars téléphoniques… Ce n’est pas aujourd’hui qu’on ferait un truc
pareil, pas vrai ?

F.-H.D. : Aujourd’hui, on se fait passer pour Busnel. Son assistante, du moins. Tu te rappelles, sans doute, cet après-midi d’avril où ma soeur, sollicitée par mes soins, t’invita par téléphone sur le plateau de la Grande Librairie : « Nous avons eu, dit-elle, un désistement de dernière minute et nous serions heureux de vous recevoir. » Ton premier roman venait de paraître, tu n’avais pas encore fait de télé ; je t’imaginais jubiler intérieurement : toi, Clément Bénech, vingt et un ans, tu allais participer à la grandmesse du jeudi soir ; bientôt, on te reconnaîtrait dans la rue, tu signerais des autographes, les filles se
dénuderaient, s’offriraient sans pudeur à ce nouveau Radiguet, et sans pudeur tu les prendrais en plein jour, à la va-vite, contre une colonne Morris ou la vitrine d’un bijoutier, sous le regard amusé des badauds. « François Busnel, ajouta sa prétendue assistante, a beaucoup aimé votre livre. D’ailleurs, le voilà. Je vous le passe. » Je pris le téléphone. Tu retenais ton souffle. J’explosai de rire. La gloire attendrait.

C.B. : Mmm oui, je crois en avoir un vague souvenir. Ce dont je me souviens parfaitement, c’est d’avoir juré, tel Joe Dalton ou Iznogoud ou tout autre petit nerveux barbu du neuvième art, que ma vengeance se mangerait chaude. Et pourtant, rien n’était plus difficile : tu allais te tenir sur tes gardes. Le téléphone étant exclu, je pris la décision de t’envoyer une lettre. Certes, nous l’avions déjà fait, mais je comptais sur toi pour te dire « pas deux fois », tels les Français peu craintifs d’une percée par la Belgique au début de la Seconde Guerre mondiale. Je piochai, dans ma collection de lettres de refus, l’une de celles qui portent l’entête des éditions Gallimard, sises dans la rue du même nom. Sur une feuille vierge, je contrefis le monogramme, puis les petites lignes tout en bas. Un travail d’orfèvre. Et je remplis le blanc de prose éditoriale : ton roman serait traduit en allemand incessamment sous peu, par les éditions Taube. Patrick Süskind avait écrit un roman intitulé Die Taube, qu’on a traduit en français par Le Pigeon. Je signai d’un nom inventé, garnis le tout de termes techniques piochés çà et là, et postai la missive dans une enveloppe à fenêtre (ça faisait plus sérieux). Puis j’attendis, en me frottant les mains. Quelques jours passèrent, rien n’arriva. Je crus que tu avais reçu la lettre, flairé le canular, et que tu comptais rebondir dessus comme on le fait, dit-on, aux arts martiaux. Or une semaine plus tard, tu m’envoyas un message sobre : « Je vais être traduit en allemand. » Après m’être assuré que tu avais appelé tes parents pour leur annoncer la nouvelle, j’estimai que tu avais ton compte et te suggérai d’aller chercher Taube dans le dictionnaire…

F.-H.D. : Ah, cette lettre… J’y ai vraiment cru. J’imaginais mon livre en tête de gondole des librairies de Berlin, cette ville à la laideur lecorbusienne que tu apprécies tant. Et puis j’allais gagner un peu d’argent, c’était noté sur la lettre, noir sur blanc : La part des droits vous revenant sera portée au crédit de votre compte Auteur dès que
nous recevrons le montant des avances. Was für einen leichtglaübigen Mann ! Tu avais gagné, je décidai d’en finir avec ces canulars. Du moins jusqu’à cette rencontre, près du Luxembourg, qui allait tout changer…

C.B. : Mon journal, tenu comme un groom depuis plus de quatre
ans, est formel : c’est effectivement le jour où la fausse lettre de
Gallimard est arrivée chez toi que je suis allé me promener aux
environs du jardin du Luxembourg. Or, devant le Sénat, plein
d’allant, passait Patrick Modiano. Moi qui, depuis quelques
années, espérais bien le croiser dans le quartier, je vais alors
l’intercepter pour lui serrer la main. Moins gauche qu’on pourrait
le croire, il me remercie pour l’envoi de mon roman, me dit
qu’il va regarder s’il l’a reçu, ainsi qu’acheter la revue Décapage
(reconnue source de bien-être par des personnes bien informées)
où je lui ai écrit une lettre ouverte. Je lui laisse mon adresse e-mail
sur un bout de papier, et il me quitte en me disant qu’il va m’écrire
(faisant le geste d’écrire à la main, ce qui aurait dû me mettre la
puce à l’oreille).

F.-H.D. : Alors bien sûr tu m’appelles dans la foulée, encore tremblant d’émotion, Marie-Madeleine après le Noli me tangere : « J’ai croisé Modiano… », et tu me dis où et quand, dans quelles circonstances, tes paroles et ses silences, et ce mail que tu attends. Les jours passent, et c’est juin. Le 9, tu reçois un message de patrick.modiano@caramail.fr :

Cher Clément Bénech,
Pardonnez ma réponse un peu tardive, j’ai été pris ces derniers
jours. Je n’ai pas retrouvé votre roman, alors je suis allé le faire
acheter par un ami. Je l’ai lu hier et beaucoup aimé. Il y a une
maturité, une maîtrise étonnante pour un auteur de votre âge.
Je serais heureux de vous rencontrer pour en parler. Peut-être
pouvons-nous organiser une rencontre dans la semaine, du moins
si vous êtes à Paris.
Je renouvelle mes félicitations et vous dis à bientôt.
Vôtre,
P.M.

Tu réponds que bien sûr, tu le rencontreras, que son jour, son heure et son endroit seront les tiens. Il t’invite dans un café, à 13 h 00, près du jardin du Luxembourg. Derrière mon écran, j’exulte : patrick.modiano@caramail.fr, c’est moi.

C.B. : Combien de temps ai-je laissé passer avant de t’appeler pour te dire que je t’avais reconnu ? Quelques minutes, tout au plus. Mais tes dénégations étaient plutôt crédibles, et le mail aussi, il faut le reconnaître. Ce « je suis allé le faire acheter par un ami » était un vrai coup de génie. Je me suis dit : soit c’est Modiano, soit Désérable est vraiment un bon écrivain (ce dont je n’étais pas encore sûr à l’époque). Ce grain de réel, c’est oeuvre d’écrivain. Après avoir vérifié dans le cahier de l’Herne qui lui est consacré, je dois bien convenir que Modiano signe parfois d’un « Vôtre » ses courriers personnels. Mais en même temps, ce souci du détail est lui aussi désérablien… À ce moment-là, j’y croyais à moitié.

F.-H.D. : Et puis j’ai pensé qu’il fallait frapper un grand coup.
Je cherchai l’adresse de Modiano sur Internet : 88, rue Bonaparte, à deux pas de la place Saint-Sulpice. Venez plutôt chez moi, écrivis-je. Tu étais méfiant : il doit y avoir un digicode, n’est-ce pas ? Il y en avait bien un. J’appelai les éditions Gallimard, modifiai ma voix, et avec un léger accent du sud je demandai : « Bonjour, je dois livrer un
colis à M. Modiano Patrick. Pourriez-vous me donner le code de la porte d’entrée ?
— Mais Monsieur, me répondit-on, outré, vous croyez vraiment que l’on donne les codes d’entrée de nos auteurs ? » Je raccrochai. Il fallait louvoyer. J’allai donc me poster devant son immeuble, dans un petit square de l’autre côté de la rue. Une méthode de voyou, j’en conviens. Deux heures passèrent, une fille jeune et jolie finit par s’arrêter devant la porte. Je me précipitai derrière elle, et la surpris en train de taper le code que dans la foulée je t’envoyai via la fausse adresse mail. Dans une heure tu serais là, à ton tour tu composerais les chiffres et les lettres qui t’ouvriraient la porte, puis tu monterais trois étages, sonnerais chez Modiano, te retrouverais nez à nez avec lui, et s’ensuivrait  le plus grand quiproquo de l’histoire de la littérature française. Je me frottai les mains.

C.B. : Audacieux, audacieux. De la veine de Guy Bedos, qui, on ne le sait pas assez, fomenta un enlèvement de Julien Gracq avec quelques amis après que le grand écrivain eut refusé le prix Goncourt en 1951. Là où tu as commis une petite erreur, c’est en me proposant de venir chez Modiano plutôt que dans un restaurant. Car il se trouve que dans l’immeuble où habite Modiano habite aussi la soeur d’une de mes amies… Il ne me faut pas dix minutes pour obtenir le code de l’immeuble. Et il se trouve que tu t’étais trompé d’un chiffre dans ton espionnage. Quelques indices m’avaient déjà alerté de la supercherie, mais si tu m’avais donné le code exact, Dieu sait ce qui serait arrivé. O tempora, o mores.

F.-H.D. : Tu n’es donc pas venu. Mais je ne pouvais me résoudre à rentrer chez moi sur un échec. Alors je trouvai une petite librairie, demandai le dernier Bénech, qui était aussi le premier, contribuai à l’augmentation de ton capital, entrai dans l’immeuble de Modiano, sonnai à sa porte, puis décampai non sans avoir préalablement posé sur son paillasson un exemplaire de L’Été slovène agrémenté d’une grotesque dédicace de l’auteur. Je suppose que Modiano ne t’a jamais répondu…

C.B. : Cette irrévérence, je ne m’en remets pas. En parlant de paillasson, ça me fait penser à celui de Françoise Mallet-Joris qui, dans les années 1970, fut brûlé par quelques agitateurs pour protester contre les petits arrangements du prix Goncourt. Un groupuscule de fouteurs de merde, mené par Jack Thieuloy et Jean-Edern Hallier, était à l’origine du feu. Ce sont les mêmes qui ont aspergé Michel Tournier de ketchup quand il s’est vu remettre le prix. Pour atteindre ce niveau, il faudrait vraiment qu’on frappe fort. Un duel, par exemple, ça pourrait être une bonne idée…

F.-H.D. : Un jour, je t’enverrai mes témoins.

ARTICLE À RETROUVER DANS LE NUMÉRO 50


Clément Bénech et François-Henri Désérable
Nés respectivement en 1991 et 1987. Vivent respectivement
à Bordeaux et Montpellier. Sont joueurs respectivement de basket (amateur) et de hockey (professionnel).
Sont amis dans la vie et sur les réseaux sociaux.
Derniers livres parus : pour l’un, Un amour d’espion, Flammarion, 2017. Et l’autre : Un certain M Piekielny, Gallimard, 2018

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« Excellente revue pleine de fantaisie » : Libération.

Décapage dans Libération

 

Que font les polices ?

Par Virginie Bloch-Lainé

Article à retrouvez ici.

La revue «Décapage» dans les coulisses des écrivains

Pour son numéro de rentrée, Décapage donne carte blanche à Jean-Philippe Toussaint. Qu’attendent de cette rubrique les fidèles lecteurs de cette excellente revue pleine de fantaisie ? Un tour dans les coulisses d’un écrivain, des anecdotes sur son adolescence, le nom des lieux qu’il aime, bref, un peu d’intimité et d’inédit. Avec Jean-Philippe Toussaint (lire ci-contre), le tour d’horizon est surtout visuel car il est aussi photographe, cinéaste et plasticien. Un extrait de son manifeste esthétique, l’Urgence et la Patience (Minuit, 2012), rappelle que ses lieux chéris sont Ostende et la Corse, et que Toussaint se punit en écrivant les premiers jets de son manuscrit dans la police Helvetica en simple interligne, avant de passer après corrections à une page aérée et au Times New Roman, la police digne d’être envoyée à son éditrice, Irène Lindon. Puis nous retrouvons des photos qui furent exposées au Louvre lorsque Toussaint y avait reçu une «carte blanche» en 2012, et qu’il y rendait un «hommage visuel au livre» : des jeunes gens décoiffés par le vent en tiennent un à la main.

D’autres écrivains de la rentrée littéraire figurent dans Décapage, particulièrement dans la rubrique consacrée à ces livres que l’on ne lit pas. Les écrivains, eux, lisent tout. Alice Zeniter confie : «J’ai été avertie par mon compagnon et les deux amis à qui j’ai donné le sujet proposé par Décapage que j’aurais l’air d’une pédante de premier ordre si je répondais une chose pareille.» Thomas Vinau écrit le témoignage le plus sombre de tous. Lui aussi ne laisse rien passer et cette tendance s’est accélérée à son entrée dans l’âge adulte : «Les choses ont pris une tournure conséquente lorsque ma mère est morte et que j’ai dû vivre seul dans notre pavillon rue des Abricots. Je me retrouvais seul à 19 ans avec un salon couleur cuir, un pavillon crépi dans les tons du fruit qui donnait son nom à la rue et la grande peine froide d’un être irrémédiablement seul dans l’univers.» Pierric Bailly achète trop de livres et les choisit un peu n’importe comment : «J’ai eu une courte période Thomas Bernhard et j’en ai acheté tout plein, mais je n’en ai lu que trois ou quatre.» Il a aussi acheté Dans mes yeux, de Johnny Hallyday et Amanda Sthers. Jamais ouvert. «Pourtant, je l’ai acheté avec l’intention de lire. Et pas pour me moquer ou quoi. J’avais vraiment envie de le lire, puis l’envie m’a passé.»

Nous retrouvons le duo Jean-Baptiste Gendarme et Alban Perinet pour quatre pages de bande dessinée autour, encore, des livres de la rentrée. Une femme qui a lu le Dossier M de Grégoire Bouillier (Flammarion) explique à un homme, sûrement un collègue de bureau puisqu’ils discutent à côté de la machine à café, à quel point cette autobiographie est formidable. Elle cite Bouillier : «Que retient-on d’un livre à notre niveau individuel ? Une ou deux phrases qui nous sautent soudain au visage, une ou deux phrases et c’est déjà bien beau ? Une ou deux phrases qui passent directement dans notre langage courant, pour ne pas dire dans nos veines ?»

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Lu dans le JDD : « L’éditeur avance toujours sur une corde raide. »

Dans Le JDD, des éditeurs ont raconté le moment où un auteur a quitté leur maison.

Antoine Gallimard raconte le départ d’Hector Bianciotti

 

« La crainte qu’un auteur parte ailleurs est tenace. L’éditeur avance toujours sur une corde raide. D’une part, il a peur de passer à côté d’un grand texte. On a souvent parlé de l’erreur de la maison Gallimard avec la Recherche de Proust. D’autre part, l’éditeur est un galeriste, un collectionneur, et quand il est dans la littérature générale, il désire suivre l’auteur le plus longtemps possible. Je suis attaché à la notion de compagnonnage. Au-delà des questions de finances ou de reconnaissance, de véritables liens se tissent entre auteur et éditeur au fil des années. La relation qui se noue est à la fois solide et fragile. Solide, car elle est faite d’estime et de complicité sincères. Fragile, car si le livre ne se vend pas, l’éditeur en est tenu pour responsable. L’éditeur est à la fois un ami sur qui on peut compter et une caisse de résonance de l’angoisse de l’écrivain. La difficulté est là : on ne doit pas être omniprésent, mais on doit être présent. Les questions financières entrent en ligne de compte, dans les rapports entre un éditeur et un auteur, et il ne faut pas les éluder. Elles sont d’autant plus prégnantes, depuis une ­dizaine d’années, avec une accélération de la best-sellerisation dans les différents secteurs de l’édition. Les relations sont directes avec les auteurs français et j’y suis sensible. Je tente de conserver un esprit familial dans le travail.

« J’ai vécu le départ d’Hector Bianciotti comme une trahison »

Quand on s’investit personnellement dans une relation avec un auteur, son départ est forcément douloureux. J’ai vécu le départ d’Hector Bianciotti comme une trahison ou, plutôt, comme un abandon. Hector Bianciotti a commencé à rédiger des rapports de lecture pour Gallimard dès 1962 ; il y a publié Le Traité des saisons en 1977 ; il a siégé au comité de lecture à partir de 1983 car j’avais convaincu mon père de l’y faire entrer. Hector Bianciotti m’a annoncé qu’il me quittait en 1989, et ce fut pour moi un drame. La maison était alors perturbée pour des raisons de rivalités familiales. Je venais de reprendre la maison dans un contexte difficile, et lui, que je considérais comme un ami, m’annonce qu’il part pour rejoindre Jean-Claude Fasquelle. Il a publié chez Grasset, à partir de 1992, sa magnifique trilogie autobiographique : Ce que la nuit raconte au jour (1992), Le Pas si lent de l’amour (1995), Comme la trace de l’oiseau dans l’air (1999). Nous avions parlé ensemble de cette trilogie. Je regrette de ne pas l’avoir publiée.

J’avais avec Hector Bianciotti des relations professionnelles mais aussi personnelles. Nous avons passé des vacances ensemble. ­Hector était un homme délicat, ­intelligent, érudit, ouvert, distingué. Il n’était pas narcissique : il avait un véritable intérêt pour l’autre. Ses amitiés étaient sincères. Hector était d’une élégance permanente. Il était chez lui chez Gallimard, sa famille, sa maison, et puis il est parti. Je lui ai dit : « Nous sommes si amis et vous partez au pire moment pour moi. » J’ai été malheureux. Je perdais un ami et un auteur. J’aimais converser avec lui de tout et de rien. Cela allait de Borges dans la Pléiade aux questions d’amour et d’amitié. Philippe Sollers et Pascal Quignard n’ont pas tangué, mais lui a décidé de s’en aller. Pourquoi est-il parti? La maison était alors fragilisée, et je pense qu’il a eu peur de tout perdre. La presse distillait des informations inquiétantes sur l’avenir de Gallimard, et son besoin de sécurité était immense. Je n’ai pas su, pas pu le rassurer. Il avait besoin d’une figure paternelle que je ne pouvais pas incarner et qu’il a trouvée en Jean-Claude Fasquelle. Je l’ai compris seulement avec le temps. Les années ont passé et je l’ai appelé un jour pour lui assurer que Gallimard était toujours sa maison. Je lui ai dit : « Revenez. » Hector Bianciotti est revenu en 2000 et on a publié Une passion en toutes lettres en 2001. Il est vite tombé malade, et il mort en 2012. Je suis content aujourd’hui de pouvoir lui rendre hommage. Hector m’a manqué quand il est parti et il me manque encore aujourd’hui. »

 

 

 

http://www.lejdd.fr/culture/livres/antoine-gallimard-le-jour-ou-hector-bianciotti-ma-quitte-3378722

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LE BUREAU DE PHILIPPE JAENADA

« Sur la table de bois où se trouvent le clavier et l’écran : une petite lampe pour la lumière de nuit, la bougie de l’autre côté, près des clopes, du cendrier et de la tasse de café, avec les quatre Légo que je tripote de la main gauche quand je sens que la nervosité (nuisible) monte. »

« J’ai essayé plusieurs fois de travailler ailleurs que dans mon bureau (dans un bar, une chambre d’hôtel, ou chez ma mère), je n’y arrive pas. Je me sens trop perméable à l’extérieur, je me dilue et ce que j’écris ressemble, au mieux, à du vin coupé à l’eau.

Dans mon bureau, rien n’a bougé depuis près de quinze ans. (Ma femme, Anne- Catherine, a des soucis de tocs, de maniaquerie pathologique, chacun des meubles et objets qui emplissent notre appartement a une place qu’elle a déterminée, qu’elle seule connaît précisément (au millimètre près) : elle veille en permanence à ce que
l’ordre qu’elle a choisi (parfois bordélique en apparence, d’ailleurs) soit maintenu – si je déplace une chaise de deux centimètres ou un cendrier d’un, elle passe derrière moi pour arranger le problème. En revanche, nous avons convenu qu’elle ne s’occuperait pas de tout ce qui se trouve dans mon bureau. Je sens qu’elle se fait violence
elle se griffe les paumes quand elle entre), mais elle me laisse décider de mon décor de travail.)
J’ai l’impression d’être un cosmonaute sanglé dans une capsule de fusée, où chaque objet utile est à portée de main, de regard au moins. »

Philippe Jaenada

Retrouvez la Panoplie littéraire de Philippe Jaenada dans le numéro 50.

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Numéro 57

Le Journal littéraire
Vincent Delecroix
Un journal à lire avant la fin du monde
Regards
#1 Philippe Forest
Des conseils aux auteurs qui voudraient écrire sur des peintres
#2 Olivier Bessard-Banquy
Une brève étude historico-comparative de l’édition
L’Interview imaginaire
Henry Miller
Une conversation détonante avec Henry Miller
Et moi, je vous en pose des questions ?
François-Henri Désérable
Tout savoir sur l’auteur en moins d’une minute, montre en main
Pour remonter le moral de l’auteur
Iegor Gran
Quelques conseils pour ne pas sombrer dans la neurasthénie
Notes de bas de page & poils de chèvre
Arthur Devriendt
La chronique sens dessus dessous
Posture (et imposture) de l’homme de lettres
Jean-François Kierzkowski
Quand les auteurs s’engagent…
La Pause
Alban Perinet et Jean-Baptiste Gendarme

La thématique
« Ces livres qu’on ne lit pas »
Intéressons-nous aux livres que les écrivains ne lisent pas mais qu’on trouve quand même dans leurs rayonnages. Comment sont-ils arrivés là ? Cadeaux ? Achats compulsifs ? Promesse d’une lecture prochaine ? Et pourquoi les gardent-ils ?
Avec : Agnès Mathieu-Daudé, Alice Zeniter, Grégoire Polet,
Julia Kerninon, Lydie Salvayre, Maria Pourchet, Pierric Bailly,
Thomas Vinau, Valentin Retz…

La Panoplie Littéraire
Carte blanche à Jean-Philippe Toussaint

Création
Sara-Ànanda Fleury
Néon Bible
Nouvelle illustrée par Floriane Ricard
Steve Tesich
Mariage en dilettante
Nouvelle traduite de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour
et illustrée par Elis Wilk
David Thomas
Mondialisation et autres textes
Microfictions illustrées par Maya Brudieux

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L’Interview imaginaire : Zola, Flaubert et Maupassant

Nous avons réuni trois maîtres de la littérature dans une pièce seulement éclairée d’une large cheminée. Et, tout en sirotant des tisanes, nous avons très librement commenté l’actualité culturelle et littéraire (et même assez brièvement politique)*.

*Toutes les réponses sont tirées des correspondances des auteurs

 

Pour commencer, Messieurs, une question simple : comment vous sentez-vous?

Flaubert – Ma santé serait bonne si je pouvais dormir. J’ai main­tenant des insomnies persistantes ; que je me couche tard ou de bonne heure, je ne puis plus m’endormir qu’à 5 heures du matin. Aussi ai-je mal à la tête tout l’après-midi.

Maupassant – J’ai, comme beaucoup d’hommes de lettres, des accidents de névralgie terribles au cerveau, et je traverse en ce moment une crise aiguë, de sorte que je suis obligé de prendre cet odieux remède qu’on appelle le salycilate de soude et cela me rend idiot.

Zola – J’ai un gros rhume.

Monsieur Zola vous avez rencontré Maupassant chez Flaubert…

Zola – Je le revois encore, tout jeune, avec ses yeux clairs et rieurs, se taisant, d’un air de modestie filiale, devant le maître. Il nous écoutait pendant l’après-midi entière, risquait à peine un mot de loin en loin. L’idée ne nous venait pas qu’il pût avoir un jour du talent.

Et pourtant dès le premier livre, Boule-de-suif, on parle d’une grande oeuvre.

Flaubert – Un vrai chef-d’oeuvre, ni plus ni moins, et qui vous reste dans la tête. C’est bien original de conception, entièrement bien compris et d’un excellent style. Le paysage et les person­nages se voient et la psychologie est forte.

Voilà qui doit faire plaisir à entendre, non?

Maupassant – Je reçois du reste beaucoup de compliments des gens dont l’avis m’est précieux.

Monsieur de Maupassant, cet été on vous a vu sur les plages corses avec une jeune auteur de « fanfiction », peut-on savoir ce que vous vous êtes dit?

Maupassant – Elle m’a parlé d’amour vrai, de tendresses du coeur… Elle devient tout à fait élégiaque et sentimentale ; elle a ce qu’on pourrait appeler un ramollissement du con.

Des rumeurs disent que vous n’êtes pas insensible à ses charmes…

Maupassant – Généralement, quand de pareilles inventions germent dans la cervelle de quelque portière tentée, on trouve au moins l’oeuf dont est née la calomnie. Mais j’ai beau chercher, je ne découvre même point ce qui a pu servir de prétexte à cette stupide fable. Je ne puis trouver un nom qui me mette sur la voie de l’homme ou de la femme d’imagination d’où est venu ce potin étonnant.

Dans quelques mois, il y a une échéance politique importante, que peut-on espérer pour 2017 ?

Zola – Que la France cesse enfin de se laisser dévorer par l’ambi­tion d’une poignée de politiciens, pour s’occuper de la santé et de la richesse de ses enfants.

Vous pensez que les politiques fuient leurs responsabilités…

Zola – C’était dans l’ordre, ces gens au pouvoir nous dédaignent, mais pas autant que nous les méprisons.

Maupassant – Plus on est haut, plus on est (ou devient) imbécile. Est-ce pas abominable de vivre sous la domination de ces brutes, de dépendre de leurs caprices, de recevoir leurs injures et de toujours courber la tête. S’il n’y avait pas des gens que cela ferait souffrir, il y aurait de quoi se foutre à l’eau avec une pierre au cou. Les forçats sont moins malheureux.

Vous soutenez donc la colère des auteurs qui souhaitent défendre le droit d’auteur et la création?

Maupassant – On fait en ce moment un grand travail sur les pen­sions des hommes de lettres. La plupart de ces pensions étaient attribuées à des femmes ou à des hommes qui n’avaient rien de commun avec les lettres. On veut que désormais elles soient uniquement réservées aux littérateurs de sorte qu’on est en train de rayer beaucoup de personnes qui n’avaient aucun droit pour en recevoir. Aussitôt que ce travail sera terminé, on s’occupera de faire une nouvelle répartition uniquement aux hommes de lettres.

La condition matérielle des auteurs est de plus en plus préoc­cupante, non?

Zola – Un livre ne nourrit jamais son auteur.

Flaubert – Le succès matériel doit être le résultat, jamais un but. Autrement, on perd la boule, on n’a même plus le sens pratique. Faisons bien, puis advienne que pourra ! Ah ! ah ! moi aussi j’ai des principes. J’en ai même trop pour mon bonheur.

Revenons, si vous le voulez bien, un instant à l’actualité lit­téraire. On annonce 363 romans français pour cette rentrée. C’est encourageant, non?

Flaubert – Ce qui me fait enrager, maintenant que je voudrais ne pas perdre une minute, c’est le temps perdu à lire les romans des jeunes ! Trop d’hommages !

On dit beaucoup de bien du livre de Karine Tuil [livre paru en septembre 2016, ndlr].

Maupassant – C’est une bluette, mais ce n’est point une étude. C’est adroit, mais ce n’est pas fort.

Vous avez lu le dernier livre de Laurent Mauvignier?

Maupassant – Je l’ai lu le jour même où il m’est parvenu, et je vous dois une sensation charmante analogue à celle qu’on éprouve quand on sort de bonne heure par les tièdes matins, tout remplis de senteurs d’herbe et de fleurs. Voilà de la poésie claire et parfaite de forme, et attendrie, et vibrante, comme on n’en lit pas souvent.

Flaubert – Au commencement, je me suis révolté contre cer­taines afféteries et négligences de style. Puis je me suis laissé empoigner et, en somme, je trouve ce livre plein de talent. Telle est mon opinion sincère.

Un commentaire, peut-être, sur le classement des meilleures ventes de livres de cette semaine?

Flaubert – Je m’étonne toujours de ces enthousiasmes pour des génies de quinzième ordre.

D’après une étude américaine, si l’on consacre trente minutes par jour à la lecture, on augmente son espérance de vie de 23 % sur douze ans. Ça vous inspire quoi?

Flaubert – Je tombe sur les bottes, à force de lire des stupidités !

[Notre téléphone sonne. Un sms nous annonce la naissance du premier enfant de la chroniqueuse qui était enceinte (voir, histoire d’ours numéro 54). On s’excuse.]

Flaubert – J’adore les enfants, et étais né pour être un excellent papa. Mais le sort et la littérature en ont décidé autrement !…. C’est une des mélancolies de ma vieillesse que de n’avoir pas un petit être à aimer et à caresser.

Le dernier clip du rappeur Orelsan, l’un de vous l’a regardé sur YouTube ?

Maupassant – Il m’a ravi, il m’a fait rire et rêver, m’a séduit par son style, par la vérité bizarre, par la philosophie cocasse et délicieuse. Je vais, d’ailleurs, écrire ce que j’en pense.

Flaubert – Notre ami sait s’y prendre pour faire parler de lui. Rendons-lui cette justice.

Vous êtes aussi des hommes de théâtre, avez-vous vu l’une des pièces de Florian Zeller, en ce moment l’auteur français le plus joué dans le monde ?

Flaubert – Hier soir j’ai vu L’Autre, et j’ai pleuré à diverses reprises. ça m’a fait du bien. Voilà ! Comme c’est tendre et exaltant ! Quelle jolie oeuvre, et comme on aime l’auteur !

Ah, vous le connaissez ?

Zola – Nous avons dîné deux fois, la première chez Adolphe, qui nous a empoisonnés, la seconde place de l’Opéra-comique où nous avons mangé une bouillabaisse extraordinaire.

Comment voyez-vous le développement des blogs littéraires au détriment de la vraie critique ?

Flaubert – Mais que dites-vous du dogme de « l’hypocrisie litté­raire », tellement établi maintenant qu’il n’est plus permis d’avoir une opinion à soi ? On doit trouver bien tout, ou plutôt tout ce qui est médiocre. Quand un monsieur proteste, ça révolte.

Zola – Je tiens à être lu avant d’être jugé, préférant un éreintement sincère à quelques mots complaisants.

Vous croyez encore au pouvoir des critiques ?

Flaubert – Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis : 1) le public parce que le style le contraint à penser, l’oblige à un travail ; et 2) le gouvernement, parce qu’il sent en nous une force, et que le pouvoir n’aime pas un autre pouvoir.

Aujourd’hui, les écrivains n’ont plus le pouvoir, non ?

Zola – Ah ! Cette malheureuse littérature est bien malade !

Ce serait plutôt Facebook, Twitter, les réseaux sociaux qui peuvent faire et défaire les réputations. C’est là que ça se passe, non ? Il y a un an, Paulo Coelho a publié un message sur Facebook afin de défendre l’Islam, vous l’auriez fait vous ?

Flaubert – Cette prétention de défendre l’Islamisme (qui est en soi une monstruosité) m’exaspère. Je demande, au nom de l’humanité, à ce qu’on broie la Pierre-Noire, pour en jeter les cendres au vent, à ce qu’on détruise La Mecque, et que l’on souille la tombe de Mahomet. Ce serait le moyen de démoraliser le fanatisme.

Il ne faut pas confondre l’Islamisme et l’Islam, une religion pratiquée par plus d’un milliard de personnes…

Flaubert – Je demande ce qu’elle a jamais fait de bien dans le monde ?

Monsieur de Maupassant, vous ne dites rien ?

Maupassant – Je trouve mes pensées médiocres et monotones, et je suis si courbaturé d’esprit que je ne puis même les exprimer. Quant aux idées, qui sont pour beaucoup d’hommes, pour les meilleurs, la raison d’être, je trouve que les plus compliquées sont simples à faire désespérer de l’intelligence humaine, que les plus profondes quand on y a réfléchi cinq minutes, sont pitoyables.

Monsieur Zola, sur le réseau Twitter, vous n’avez pas été très tendre avec Carla Bruni.

Zola – C’est vrai, je n’aime pas beaucoup cette artiste, dont la voix se brise dans les éclats de force ; qui manque, selon moi, de foyer intérieur, de puissance. Mais elle a ce qui vaut mieux : l’originalité, la vie ; et il est très certain que lorsqu’elle reste elle-même, elle est incomparable.

Quels conseils donneriez-vous à un jeune plumitif qui vou­drait se lancer dans l’écriture ?

Zola – Chaque fois qu’un jeune homme de province tombe chez moi pour me demander conseil, je l’engage à se jeter en pleine bataille, dans le journalisme. Il a vingt ans, il ignore l’existence, il ignore Paris surtout : que voulez-vous qu’il fasse ? S’enfermer dans la chambre d’un faubourg, rimer des vers plagiés de quelque maître, mâcher en vain le vide de ses rêves ? Il en sortira au bout de cinq ou six années aussi ignorant de la vie, ayant encore tout à apprendre, l’intelligence malade de son inaction. Combien je le préfère dans la lutte quotidienne qui seule fait connaître les choses et les hommes ! À vingt-cinq ans, le besoin de se défendre l’aura armé, il saura, il sera mûr pour la production. On dit que la presse en vide beaucoup de ces jeunes gens : sans doute, mais elle ne vide jamais que ceux qui n’ont rien dans le ventre.

Maupassant – Il faut avoir un bon système nerveux, très sensible, un épiderme très délicat, des yeux excellents pour voir, et un bon esprit pour savourer et mépriser. Et se moquer ensuite de tout ce qu’on voit, de tout ce qui est respecté, considéré, estimé, admiré, communément, s’en moquer d’une façon naturelle et constante comme on digère ce qu’on mange.

Voyez, c’est-à-dire, avalez et rendez la vie à la façon des aliments de toute nature qui deviennent la même ordure. Tout n’est que de l’Ordure quand on a compris et digéré. Mais tout peu paraître bon quand on est gourmand. Lorsqu’on apporte à cette dégus­tation un esprit curieux, les premières bouchées sont souvent fines, les premiers baisers sont parfois doux. Lorsque c’est passé – blaguez.

Flaubert – Voici mon opinion : Il faut toujours écrire, quand on en a envie. Nos contemporains (pas plus que nous-mêmes) ne savent ce qui restera de nos oeuvres. Voltaire ne se doutait pas que le plus immortel de ses ouvrages était Candide. Il n’y a jamais eu de grands hommes vivants. C’est la postérité qui les fait. Donc travaillons, si le coeur nous en dit, si nous sentons que la vocation nous entraîne ; quant au succès matériel, grand ou petit, qui doit en résulter pour nous, il est impossible là-dessus de rien présager. Les plus malins (ceux qui prétendent connaître le public) sont chaque jour trompés.

Et pour vous, écrire, c’est devenu simple, non ?

Zola – L’enfantement d’un livre est pour moi une abominable torture, parce qu’il ne saurait contenter mon besoin impérieux d’universalité et de totalité.

Vous n’avez jamais pensé à écrire à quatre mains ?

Zola – Je suis un autoritaire en littérature et je crois que toute collaboration est incapable d’un chef-d’oeuvre. Au théâtre pourtant, je l’admettrais plus volontiers. Il est certain que deux tempéraments peuvent s’y compléter, la besogne s’y diversifier heureusement, l’oeuvre y bénéficier du travail commun. Des talents s’accouplent ; le génie reste solitaire.

Avez-vous des projets pour la suite?

Flaubert – Je ne sens plus le besoin d’écrire, parce que j’écrivais spécialement pour un seul être qui n’est plus. Voilà le vrai ! et cependant je continuerai à écrire. Mais le goût n’y est plus, l’entraînement est parti. Il y a si peu de gens qui aiment ce que j’aime, qui s’inquiètent de ce qui me préoccupe ! Connaissez-vous dans ce Paris, qui est si grand, une seule maison où l’on parle de littérature ? Et quand elle se trouve abordée incidemment, c’est toujours par ses côtés subalternes et extérieurs, la question de succès, de moralité, d’utilité, d’à-propos, etc. Il me semble que je deviens un fossile, un être sans rapport avec la création environnante.

Zola – Je fais mes trois petites pages par jour, ce qui est mon train-train habituel.

Maupassant – Je compte aller à Bougival la semaine prochaine.

[Et alors qu’on s’éloigne, Émile Zola nous rattrape :]

Zola – À Médan, dans ma grande salle, contre un mur, je vais faire une panoplie d’instruments de musique. Mais il me manque une pièce importante, pour le milieu et je désire vivement trouver un tambourin. Ici, mes recherches ont été vaines. Tâchez donc, à Aix ou à Marseille de me procurer ce tambourin. Je le préférerais ancien.

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La littérature n'a pas dit son dernier mot