Tous les articles par Décapage

NUMÉRO 59

LES CHRONIQUES

Le Journal littéraire
Adrien Bosc
Journal presque vrai
La Pause
Alban Perinet et Jean-Baptiste Gendarme
Quatre romans de la rentrée littéraire 2018
Et moi, je vous en pose ?  Emmanuelle Pagano
Dix questions pour en savoir plus sur l’auteur
À vos idoles
Emmanuel Villin
Une lettre pour Christian Gailly
L’Interview imaginaire  Marguerite Duras
Une rencontre trouvillaise entre Arnaud Cathrine et l’auteur de L’Amant
Pour remonter le moral de l’auteur
Iegor Gran
Quelques conseils à suivre (ou pas)
Notes de bas de page & poils de chèvre 
Arthur Devriendt
Le sari indien : mode d’emploi
Posture (et imposture) de l’homme de lettres
Jean-François Kierzkowski
L’écrivain et son courrier

LA PANOPLIE LITTÉRAIRE

Homme de revues (il co-dirige toujours la revue Ligne de risque), auteur, entre autres, de Jan Karski (Gallimard), lauréat du Prix Médicis en 2017 avec Tiens ferme ta couronne (Gallimard), Yannick Haenel se plie au jeu de la Panoplie littéraire et nous ouvre les portes de son bureau.

Sans langue de bois, il raconte son enfance voyageuse, son adolescence dans un Prytanée Militaire, dresse l’inventaire des livres formateurs, évoque les auteurs qui le touchent et l’ont nourri.

LE DOSSIER THÉMATIQUE

« Les dessous de la dédicace »
Il est d’usage qu’un auteur dédie son livre à quelqu’un par
une dédicace imprimée, généralement en page impaire, placée à la tête de l’ouvrage. Il peut y avoir un nom, un prénom, ou quelques mots tendres, humoristiques, mystérieux. Que ce soit pour un proche, un ami, sa maîtresse ou son amant, à un autre auteur, un acteur, son animal de compagnie ou ses enfants, cette dédicace composée, que Gérard Genette considérait comme faisant partie intégrante de l’oeuvre, est bien souvent négligée par le lecteur, impatient de commencer sa lecture.
Dans ce nouveau dossier, dix écrivains passent en revue
leurs dédicaces et nous révèlent ce qui se cache derrière ce discret
hommage.
Blandine Rinkel,
David Foenkinos,
Éric Metzger,
Éric Neuhoff,
Frédéric Ciriez,
Jean-Philippe Blondel,
Julien Bouissoux,
Nathalie Kuperman,
Patrick Autréaux,
Vincent Almendros.

LA CRÉATION

Lise Charles
Voler est un acte de foi
Nouvelle illustrée par Floriane Ricard
Dominique Noguez
Tant bien que mal
Aphorismes illustrés par François Matton
Jérôme Leroy
Elle t’écrit
Poèmes illustrés par Émilie Alenda
Matthieu Rémy
Le plus jeune sous-préfet de France
Nouvelle illustrée par Elis Wilk
Raphaël Eymery
Mary Geli
Autopsie d’un dragon filiforme illustrée par Jean-Rémy Papleux

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Avez-vous lu l’Été deux fois?

En 1990, Guillaume Daban tombe littéralement amoureux d’un livre. Il s’agit de L’Été, deux fois, unique roman de Christian Costa, paru en toute discrétion aux Éditions de Minuit en 1989. Pour lui, comme pour une poignée de lecteurs fervents, ce roman est un chef d’œuvre. Pendant des années il va tout faire pour promouvoir l’ouvrage, rachetant même le stock aux éditions de Minuit. Pour Décapage il revient sur cette aventure. Récit.

Tout commence un jour de juin 1990, non loin du boulevard Saint- Michel, dans un de ces bacs où l’on brade la littérature. Un volume blanc orné d’un fin liseré bleu et noir retient ton attention. Son titre t’intrigue. L’Été, deux fois. La 4e de couverture, elliptique, ajoute au mystère. Christian Costa ? Le nom de l’auteur ne te dit strictement rien. Un premier roman, sans doute, dont l’achevé d’imprimer indique la date du 1er décembre 1989. Tu acquiers le livre d’occasion, publié aux Éditions de Minuit, pour une poignée de francs. D’un coup d’ongle, tu décolles la petite étiquette jaune puis tu commences à lire l’exemplaire, debout, dans la rue ; tu finis, fasciné, par t’asseoir sur un banc, carrefour de l’Odéon, pour poursuivre la lecture. « N’ajouter rien » est l’ultime phrase du livre. Tu relis le roman, le soir même, allongé sur ton lit.

Par un phénomène troublant, les phrases qui se succèdent sous tes yeux traduisent ton état d’esprit. Ces petits paragraphes poignants, tu aimerais les avoir écrits ; peut-être même les as-tu déjà rédigés, en rêve, ou dans une autre vie. Tu es vaguement étudiant et ce court roman de 128 pages, privé de pathos, drôle et désespéré, est en quelque sorte tien. L’écriture de dentellière et le côté pince-sans-rire évoquent d’emblée les meilleures pages de Jean-Philippe Toussaint ou les premiers romans d’Echenoz. Christian Costa ne serait-il pas, sans le savoir, le chef de file de l’école minimaliste ? Mais tu n’es pas dupe : l’humour de cet Oblomov moderne est un paravent, qui masque la mélancolie de cet ouvrage où il ne se passe (apparemment) pas grand-chose et où il est pêle-mêle question d’amitié virile, de tauromachie, de thé à la menthe, de plage, d’oisiveté, de désillusions, du permis B, de velléités, de volley-ball, de l’impossibilité d’écrire et de la difficulté de vivre. Sénèque et Schopenhauer surgissent au détour d’une phrase. Présence de Perros et de ses Papiers collés un peu plus loin. Difficile, en refermant ce livre envoûtant, de t’empêcher de songer à L’Étranger de Camus ou à Un homme qui dort de Perec. Quatre ou cinq personnages : Boz englué dans des projets d’écriture ; Llac qui rêve de devenir torero et finit chauffeur-livreur ; Commons, usé par les chantiers, dont le cœur flanche à l’hôpital ; Madame et Mademoiselle… Une ligne narrative souple structure ce roman où deux étés s’entremêlent, subtils et suggérés, rendant l’écoulement du temps presque palpable au fil des pages.

Tu ne possèdes, au sujet de l’auteur, que des bribes d’informations. Un lieu (Béziers) et une année de naissance (1954), un cliché noir et blanc où Costa, baraqué, en jean et T-shirt, sur fond de bergerie corse, affiche de faux airs de Depardieu version Valseuses. C’est mince mais ça nourrit l’imagination. Soucieux d’en savoir plus, tu écriras aux Éditions de Minuit ; tu demanderas des nouvelles. Tu t’étonneras que son nom ne figure plus dans le catalogue des auteurs, entre Chevillard (Éric) et, disons, Duvert (Tony). Ou Deville (Patrick). Une vague indignation te gagnera. Réponse rapide du directeur commercial : le titre est toujours disponible, sur simple commande. En d’autres termes : « Nous ne pilonnons pas, monsieur. » En 1996, tu reçois même une lettre dactylographiée de Jérôme Lindon. « Vous nous avez demandé des nouvelles de Christian Costa. Impossible de vous en donner : nous n’en avons pas nous-mêmes depuis plusieurs années. Nous savons seulement qu’il a quitté la Corse où il habitait quand il nous a adressé L’Été, deux fois. Depuis, rien, ni lettre ni manuscrit. Je le regrette comme vous. »
Ces quelques lignes sonnent comme l’incipit d’un roman de Modiano. Le mystère s’épaissit. Tu imagines Costa en cavale, ou dans le maquis. Il ne manquerait plus qu’une carte de visite anonyme « Hommage de l’auteur absent de Paris », glissée dans un exemplaire du service de presse (SP), pour fortifier l’énigme.

Les saisons passent. Chaque été, au mois d’août, tu relis le roman avec la même ferveur. Tu finis par associer ce livre à l’été, dont il constitue un moment. Tu emportes volontiers le volume à la plage, le posant en accent circonflexe sur le sable. Tu le loges souvent dans la boîte à gants de ta voiture ou dans la poche intérieure de ton sac à dos. Te rassure l’idée de le savoir à portée de main. Tu n’as plus peur des métaphores : L’Été, deux fois devient vite un vieux vêtement de plage, usé jusqu’à la corde, qu’on ne jetterait pour rien au monde, et qu’on abandonne à regret à la fin du mois d’août pour mieux le retrouver l’été suivant. L’été n’est pas la seule saison propice à sa lecture : à la faveur des frimas, il t’arrive de relire le roman ; plaisir du texte, intact. Tu en commandes une dizaine d’exemplaires par an, à la librairie Lamartine (XVIe), avant la grande dispersion estivale. Tu les offres fin juillet à tes amis, à ton entourage, suscitant souvent la perplexité de tes proches. Cette forme de fétichisme finit par les chiffonner. Ton engouement pour ce texte ne friserait-il pas la folie ? Non, tu caresses simplement l’espoir d’élargir le cercle des lecteurs de Christian Costa. Tu as la faiblesse de penser qu’ils formeront bientôt, presque à leur insu, une société secrète.

En 2008, mû par une impulsion, tu rédiges une longue lettre à l’intention de Christian Costa puis l’expédies « aux bons soins des Éditions de Minuit ». Lettre morte ? Oui, soyons franc, tu ne t’attends pas à un signe de vie dudit Costa, d’autant que Minuit, de son propre aveu, a perdu la trace de son auteur.

Coup de théâtre : tu reçois une réponse bouleversante, postée de Perpignan. Une écriture ronde, appliquée, presque enfantine, brève à la Blondin, parcourt les deux feuilles quadrillées d’un bloc-notes. Costa évoque son roman qu’il croyait « oublié définitivement et depuis longtemps », dont il doutait parfois « qu’il ait pu appartenir à la catégorie des livres ». Il te remercie, au passage, pour la « petite circulation fervente » que tu as entretenue autour de ce livre, et ce « filet d’existence » dont a bénéficié ce roman grâce à toi.

S’ensuit un embryon de correspondance, un échange épisodique de cartes postales. Souvent sépia et sibyllines, elles ne disent pas grand-chose de leur auteur qui se retranche, à l’évidence, derrière des notations anodines : un jour, il découpe et colle sur une carte postale à bords dentelés le calendrier des marées du Canet-Plage ; il « noie » le poisson, en somme. Il multiplie les allusions à ses activités balnéaires de peur, peut-être, de répondre à la seule question qui te taraude : « Pourquoi n’écrivez-vous plus, Christian ? » Tu glanes, au gré des cartes, de minces indices ; tu apprends par exemple qu’il est professeur de français dans un lycée technique du sud de la France ou que son fils, inscrit à la Fémis, vit rue Tournefort, dans le Ve arrondissement de Paris. La seule mention de cette rue réveille le fantôme de Frédéric Berthet, l’auteur de Daimler s’en va, dont ce fut le dernier domicile.

Ta dévotion pour L’Été franchit un palier supplémentaire l’année suivante, à Saint-Germain-des-Prés, lorsque tu décides de rendre hommage à Christian Costa. Il s’agit, sous l’avalanche des 659 romans de la rentrée littéraire de septembre 2009, de célébrer un livre vieux de vingt ans. Il sera présenté, quelques jours durant, sous toutes ses coutures : manuscrit, tapuscrit, correspondance, contrat d’édition et autres documents que Costa a eu la gentillesse de te confier. Tu as répandu un peu de sable – prélevé sur la plage de Saint-Jean-de-Luz – dans la galerie Nicolas Deman. Tu as suspendu sur un fil, à l’aide de pinces à linge, quelques pages arrachées au roman, l’ensemble formant une sorte d’installation littéraire. Pas mal de monde le soir du vernissage, un peu de presse, point de Costa ; un succès d’estime, en définitive. Emmanuelle Vial, la directrice de la collection Points, au Seuil, t’envoie un courriel curieux, la veille du vernissage : « Si vous parvenez à convaincre Christian Costa d’écrire à nouveau, et qu’il
est publié, je m’engage ici à passer L’Été, deux fois en Points. » Un contrat caduc, sans suite. La perspective d’une parution en poche s’éloigne.

Tu consacreras à Costa une seconde exposition plus ambitieuse, en 2010, dans un lieu voisin du précédent : la galerie Catherine & André Hug. Tu as racheté, avec quelques amis de longue date, tous les exemplaires invendus du roman auprès de l’éditeur. Tu les loges dans cinq boîtes en Plexiglas d’un mètre de long – le « mètre Costa » – contenant chacune 83 volumes. Tu renouvelles l’opération pour cinq petits cubes – le « cube Costa » – contenant chacun 10 volumes. Sur la 4e de couverture du dernier ouvrage de chaque boîte, Costa a écrit, au Bic bleu, une phrase extraite du roman, visible en transparence. D’une complexité infinie, la fabrication de ces boîtes donnera du fil à retordre au fournisseur. D’aucuns diront qu’elles sont le tombeau de ce livre tombé dans l’oubli. Ou une métaphore de la mort de la littérature ? Possible aussi. Il neigera rue de l’Échaudé.
L’exposition frôlera le fiasco en matière de fréquentation. Fait touchant : l’achat de ces centaines d’exemplaires a généré des droits d’auteur. Costa a bloqué cette somme d’argent, sur son compte en banque, dans l’intention de nous la restituer. Refus de notre part, bien entendu. Entre ces deux micro-événements, tu as rencontré le romancier à deux reprises : Costa, deux fois.
À Saint-Cloud, lors d’un dîner au terme duquel tu as noté, sur ton carnet Moleskine, ces trois mots concernant Christian : modestie, humour, intelligence ; puis, rue Guisarde, à deux pas de la place Saint-Sulpice, à l’occasion d’un repas dont tu as tout oublié sauf la bavette à l’échalote commandée par Costa et son insistance pour régler l’addition ce soir-là. La «présence réelle» laissait dans ton esprit un souvenir plus évanescent que vos maigres échanges épistolaires ou l’inlassable relecture de son roman…

Tout s’arrête un jour de juin 2014, où tu as renoncé à donner une seconde vie à L’Été, deux fois. Tu ne reçois plus de cartes postales de Perpignan depuis de longs mois. Tes rêves de réédition se sont visiblement évanouis. L’enthousiasme d’un éditeur bordelais (Finitude), dont tu apprécies la qualité du catalogue et le soin apporté à la fabrication de ses livres, n’a pas suffi à convaincre Christian Costa. Son directeur, Thierry Boizet, a reçu une lettre de refus dont tu ne veux pas connaître la teneur.
Regrets. Le monde à l’envers ? En un sens, oui. Pas grave. Tu rouvriras le roman en août 2015. Pour l’heure tu le feuillettes, les pages jaunies glissent sous tes doigts et tu tombes, bonne pioche, sur ce passage prémonitoire : «La vie, se dit-il, l’existence. Les moments creux.»
N’ajouter rien.


Guillaume Daban
Né en 1969. À Saint- Jean-de-Luz. Exerce une profession un brin désuète : secrétaire particulier d’un collectionneur.
Passion par ailleurs pour la littérature (Modiano, Perec, Echenoz, Nicolas Bouvier, Frédéric Berthet, Édouard Levé…),
la bibliophilie (envois autographes) et le tennis de table.


Retrouvez les textes, sur Christian Costa, de Dominique Noguez, Christian Oster et Éric Holder dans le numéro 52 de la revue.

Entre (parenthèses) par Patrick Goujon

Entre (parenthèses)

(Un samedi matin, on cherche son numéro de train sur le billet, puis le numéro de voie correspondant sur le tableau d’affichage des départs. On a le temps pour un café, ou pour une cigarette, ou on court, en retard, ou on fait un crochet par le point presse. On monte en seconde classe, ou en première, on se demande s’il y aura une prise dans la voiture pour charger le portable, ordinateur ou téléphone. On essaie de repérer des visages familiers. On est gêné, on est sûr de soi, les mots nous viennent spontanément ou ils nous manquent. On salue de la tête une connaissance, ou bien une bise, on demande si ça va depuis la dernière fois, c’était quand déjà, septembre dernier, la rentrée d’avant, Deux ans ? Vous êtes sûr ? (Lundi, on jouera des coudes dans le métro, Pardon, excusez-moi ; dans les embouteillages on dira Bon t’avances oui ou merde ? ; on demandera Sortez vos trousses et vos cahiers, sourire subliminal sur le visage, tout le monde a compris la consigne de l’exercice 3 page 46?,)

On (re)découvre la ville entre la gare SNCF et le lieu du salon. En minibus, à pied, en autocar. Tiens, c’est super que tu sois invité, t’as un nouveau roman ? Sous la bruine, ou sous un soleil d’été indien, on capte les alentours à l’arrachée, Si vous ne devez voir qu’un truc, c’est celui-là. On prend deux, trois photos à l’iPhone à poster plus tard sur Facebook, on saurait approximativement positionner la ville sur une carte, ou pas, mais peu importe, Le centre historique est superbe. On voit essentiellement des terrasses de café piquetées de parasols Pampryl, des peupliers alignés sur l’avenue du Général Leclerc. (mardi, on pliera les t-shirts piochés un à un sur l’étendoir ; on réservera d’un clic de souris un séjour à Barcelone pour les vacances de la Toussaint ; et sinon, T’as pensé à acheter de la mozzarella ?,) Un libraire nous installe derrière une pile de livres, les nôtres, nous informe qu’il a adoré, surtout le premier, ou s’excuse de ne pas nous avoir lu, Vous voulez boire quelque chose ? On écoute avec plaisir cet auteur à gauche qui relate son voyage en Sibérie et cet autre à droite qui dépeint sa rencontre avec Ginsberg. La foule, clairsemée à ce moment de la journée, des promeneurs derrière des romans, qui ralentissent parfois, les promeneurs, échangent un regard, parfois, retournent le premier exemplaire sur la pile, lisent le résumé, feuillettent, Quelle page ? on se demande, traquant la moindre réaction sur le visage, et subitement alors on pense à un autre visage qui se trouve à quatre cents bornes et on ne saurait dire si quatre cents bornes ça n’est pas rien comparé à la distance qui nous sépare du visage de l’autre côté de la table. (mercredi, on enfournera dans le microondes une barquette surgelée de tagliatelles au poulet ; on appellera la maison de retraite dans la Sarthe pour s’informer de comment va maman, ou papa ; on effacera les lignes superflues d’un tableau Excel,)
On compare le restaurant qui nous a été désigné avec celui de tel ou tel auteur, on se verrait bien déjeuner en reparlant de Ginsberg. On est végétarien, on mange sans gluten, on se taperait volontiers une bonne bavette/côtes-durhône. Les pichets et les verres se succèdent, on est ivre, endolori, on est sur les nerfs, on avale un café. Un musicien joue du bandonéon sous les arcades de la grand-place ; on se rappelle un souvenir ancien ou un évènement qui n’aurait
pas encore eu lieu, Tu travailles sur quoi en ce moment ?, et si les deux coexistent assez, le non-vécu et le passé, et qu’on craint de les perdre, on sort un carnet de sa poche, on inscrit quelques mots, à table devant les autres, en cachette dans les toilettes, des images ou des sensations qu’on emportera avec soi quand le tango argentin aura cessé de jouer, convaincu que quelque chose de nouveau est en train de s’écrire. On se répète le début de la phrase « Pourquoi ce qu’on a finit, pourquoi… » (jeudi, on s’épuisera en arguments devant un agent du Pôle emploi ; on avalera une pilule bleue et deux comprimés blancs ; on laissera sur messagerie, la poitrine comme gonflée à l’hélium, des mots d’amour d’une simplicité insensée, Tu me manques, c’est dingue comme tu me manques,) On parle listes de prix littéraires, montant d’à-valoir sur le prochain roman, (més)ententes avec l’éditeur, Et ça parle de quoi ce que vous écrivez, c’est marrant ? On coche une croix sur la nappe en papier à chaque vente, on regrette d’être venu, on alpague le chaland, on observe avec mépris et/ou embarras ceux qui font l’article et dessinent des croix sur les nappes. On s’applique à trouver une dédicace originale, un tant soit peu personnalisée… Je la mets à quel nom ? Vous êtes de la région ? On est heureux d’être là où on est. Le soir venu, on longe les quais du port, avant le cocktail dînatoire durant lequel monsieur le maire fera son discours. On écoute les clapotis de l’eau contre
la coque des bateaux qui mouillent. La lumière baisse, des loupiotes s’allument, le mouvement lent et incessant des vagues grignote les lettres capitales du Lady Singapour, les arabesques du Let it be.
(vendredi, on avancera de deux épisodes dans la saison 4 de The Wire ; on bouquinera vingt pages d’un Que sais-je ? ; on décrottera à la brosse les semelles boueuses des baskets Littlest Pet Shop de la petite en prévision de sa sortie accrobranche du week-end,) On reprend la promenade sur les quais dans le sens inverse. En titubant. Se pressant. Marquant des haltes. On échoue dans une boîte locale, sous les spots des projecteurs on se déhanche au son d’un classique des années 80, on sirote une vodka tonic, on note le 06 d’un(e) inconnu(e), Voyage voyage, on se sent con, on s’en fout, on a des crampes d’estomac, présence anachronique, on va et vient, Comme une boule de flipper.
Dans la chambre d’hôtel, on mate distraitement une rediffusion de Kill Bill sur le câble, en se déshabillant. Jambes et bras volent dans tous les sens à l’écran, corps débités en morceaux, façon cartoon, deux heures du matin au réveil, on ôte pull et pantalon, on s’étend sur le lit. Des rires et des voix de couche-tard dans le couloir, plus bruyants que le tchac-tchac des armes blanches. On s’endort contre un 06, on s’effondre de fatigue, on fait couler un bain, on se tourne et se retourne sous la couette, on se masturbe pendant que le massacre fait rage, membres sanguinolents tchac-tchac, éparpillés, on implose, avant le silence, on fixe le plafond, on s’endort devant le générique, joue collée à l’oreiller froid, on enlace le traversin, on serre de toutes ses forces l’odeur de lessive fraîche, on respire, dans l’incertitude nocturne que la poignée de mots grattés plus tôt dans la journée accouche de quoi que ce soit de nouveau, « Pourquoi ce qu’on a finit par nous manquer davantage que ce qu’on n’a pas eu ? » (samedi matin, on se posera sur le canapé du salon, on soufflera sur le café, le thé Earl Grey, on se brûlera la langue, et tous les mots que nous ne savons pas dire, nombreux, nous les exprimerons entre parenthèses avec gestes et regards.))



Patrick Goujon
Né en 1978. Ses romans ont pour décor la banlieue (qu’il connaît bien). Travaille par ailleurs comme éducateur scolaire et intervient régulièrement auprès du jeune public. Trouve parfois le temps d’écrire. Dernier livre paru : À l’arrache, Gallimard, 2011.


Texte publié dans le numéro 45 de la revue Décapage.

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NUMÉRO 58




CHRONIQUES
Le Journal littéraire
Frédéric Ciriez
Un journal presque vrai
Regards
#1 Bertrand Guillot
Des chiffres et des lettres
#2 L’AJAR
Quatre livres cultes que vous n’avez jamais lus par le collectif 
L’Interview imaginaire 
Emil Cioran
Une rencontre ironico-sceptique avec Emil Cioran
Et moi, je vous en pose des questions ?
Grégoire Bouillier
Tout savoir sur l’auteur en moins d’une minute, montre en main
Pour remonter le moral de l’auteur
Iegor Gran
Tournons la page de ces prix d’automne attribués à d’autres que nous !
Notes de bas de page & poils de chèvre
Arthur Devriendt
La France, à table !
Posture (et imposture) de l’homme de lettres
Jean-François Kierzkowski
La micro-autobiographie

THÉMATIQUE
« Les avis que je voudrais ne jamais avoir entendus »
Le fameux « J’ai lu ton livre, mais… » et aussi les mauvaises
critiques, les maladresses, les reproches des proches
(ou moins proches), les commentaires inattendus…
Les rapprochements étranges entre son livre et une oeuvre
(ou un auteur) qu’on n’aime pas… Les petites phrases assassines…
Les incompréhensions de lecteurs… Des écrivains triés sur le volet
reviennent sur ces avis qu’ils auraient préféré ne pas avoir entendus.
Avec : Agnès Mathieu-Daudé, Anna Rozen, Arnaud Cathrine,
Émilie Raja, Laurent Sagalovitsch, Mazarine Pingeot, Miguel
Bonnefoy, Nicolas Fargues, Véronique Ovaldé.

LA PANOPLIE LITTÉRAIRE
Nathalie Kuperman par Baudouin
Alors que paraît son nouveau livre, Je suis le genre de fille, Nathalie Kuperman dresse son autoportrait littéraire et nous laisse fouiller ses archives, explore avec nous sa bibliothèque, et interroge ses livres ainsi que son rapport à l’écriture.

CRÉATION
Alicembe
Jojo Dowett
Extraits illustrés par Elis Wilk
Erwan Desplanques
Le Grand Saut
Nouvelle illustrée par Jean-Rémy Papleux
Ludovic Debeurme
Nostalgia volante
Nouvelle illustrée par lui-même
Hélios Azoulay
Moi aussi j’ai vécu
Nouvelle illustrée par Émilie Alenda

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Paul Otchakovsky-Laurens, éditeur.

C’est avec une infinie tristesse que nous avons appris la mort accidentelle de l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens, le 2 janvier 2018. Il est, comme chacun sait, le fondateur des Éditions POL. 

Les éditions Gallimard lui rendent un petit hommage sur leur site. C’est à lire ici.
Reprise d’un extrait ci-dessous :

« Quand j’ai décidé de faire de l’édition, j’ai fait des stages puis j’ai travaillé chez Bourgois, Flammarion, Hachette… puis en 1975-1976, j’ai été repéré par Georges Lambrichs, alors que je dirigeais une collection chez Flammarion. Il m’a demandé si cela m’intéresserait de travailler chez Gallimard. J’ai rencontré Antoine Gallimard, qui à l’époque s’occupait de « Folio » et bientôt de « L’Imaginaire ». Puis j’ai été reçu par Claude Gallimard qui m’a dit que Georges Lambrichs et Antoine Gallimard lui avaient parlé de moi. Claude m’a alors proposé de rejoindre la maison. Je me souviens qu’en sortant de son bureau, je me suis précipité jusqu’à la cabine téléphonique qui se situait alors au croisement de la rue du Bac et du boulevard Raspail, et j’ai téléphoné en pleurant à mon épouse pour lui dire : « Voilà, je suis embauché chez Gallimard ! » Quinze jours plus tard, j’appelais Claude Gallimard pour lui dire que finalement je ne venais pas … car Flammarion m’avait proposé de créer ma propre maison d’édition. Mais pour moi, l’endroit où il fallait aller, c’était bien chez Gallimard. Je suis content de n’être pas allé chez Minuit ; je porterais aujourd’hui la robe de bure ! À l’égard de ce que je voulais faire, la meilleure association possible, c’est celle qui existe aujourd’hui, et qui a été mise en place depuis 2005. Gallimard est entré dans le capital de POL en 1991, de façon significative mais minoritaire, avec 25 % des parts ; puis en a pris le contrôle en février 2003. J’ai toujours su que si je devais faire de l’édition, je devrais m’appuyer sur un ensemble plus puissant que moi. J’ai d’abord été avec Flammarion, ensuite avec un financier et enfin Gallimard. Il y a eu des moments difficiles, bien sûr, où la maison a été très déficitaire. Antoine Gallimard me disait : « Revenez à l’équilibre au moins. Je ne vous demande pas de faire de l’argent, je vous demande d’être à l’équilibre, c’est tout. » Et je n’ai jamais eu la moindre pression. Pour moi, Gallimard, c’est la maison d’édition de la liberté intellectuelle et de la liberté littéraire. Mais dans mon cas, et avec mon histoire, c’est beaucoup mieux d’être un peu à l’extérieur, car je ne suis pas vraiment fait pour travailler dans une grande structure. »
Paul Otchakovsky-Laurens, Gallimard 1911-2011. Lectures d’un catalogue, 2011

LE BUREAU DE FRÉDÉRIC BEIGBEDER

 

« Moi qui croyais avoir choisi un métier évitant d’aller au bureau, me voilà claustré durant des mois, parfois des années, face à un ordinateur portable (ici posé sur la table de la salle àmanger), ou allongé dans mon lit, ou dans ce fauteuil blanc, ou àGuethary devant un feu de cheminée, entouré de livres meilleurs que les miens. J’aime écrire entouré de bons livres, comme si leur génie allait déteindre. Je rêve que je vais être contaminé. »

Frédéric Beigbeder dans sa Panoplie Littéraire,
Décapage numéro 52.

LE BUREAU DE CHARLES JULIET

Au travail
« Quand je me mets au travail, je n’ai aucune manie, aucun rituel.
J’écris chaque après-midi et aussi le soir si j’en ai l’énergie. J’écris
lentement, laborieusement. La page écrite est tellement raturée
qu’elle en est illisible et que je dois la recopier parfois à deux ou
trois reprises. Il est arrivé qu’une page soit recopiée douze fois.
J’écris souvent dans ma tête au cours de mes insomnies ou
lorsque je marche dans les rues de Lyon ou sur les collines de
mon village. Je me tiens à l’écoute de cette voix silencieuse qui
parle en chacun de nous. Bien des poèmes m’ont été dictés et il
est arrivé parfois que je n’aie même aucun mot à retoucher.
Chaque matin, j’aime me rendre dans un café pour rêver ou
prendre des notes dans un carnet que j’ai toujours avec moi. En
fin d’après-midi, il me faut sortir pour me détendre. Je marche
au hasard en remâchant et corrigeant la page que je viens d’écrire
et que je sais par cœur. « 
CHARLES JULIET,
Extrait de La Panoplie littéraire – revue Décapage – numéro 48.