Archives de catégorie : SOUVENIRS DE PROMO

L’écrivain est comme un nageur de 1 000 mètres dans sa ligne :
il se croit seul dans la piscine alors qu’autour de lui d’autres
nageurs enchaînent brasse coulée et papillon crawlé (forcément).
Le bassin est encombré. À la surface flottent les livres oubliés,
écrasés, sacrifiés. Les projecteurs ne peuvent éclairer
tout le monde. Il faut souvent donner de sa personne et accepter
la promotion pour sortir son épingle du jeu.
Retour sur ce moment jubilatoire ou terrifiant où l’écrivain
quitte sa tour d’ivoire pour se confronter au monde.
Thématique à retrouver dans le numéro 45 de Décapage, paru en septembre 2012.

Confusion par Lydie Salvayre

Il n’y a, sur la littérature, que des avis injustes…

 

Il n’y a pas de jugement objectif de la littérature. C’est ce que dit Ingeborg Bachmann dans ses Leçons de Francfort. Et la question de savoir comment encercler cette littérature qui est incapable de dire elle-même ce qu’elle est, à qui l’on dit sans cesse ce qu’elle est et ce qu’elle doit être, reste toujours posée. Bouvard et Pécuchet s’emploient à y répondre. Mais doivent-ils, pour réussir l’encerclement, chercher des critères d’appréciation dans la grammaire? Ou s’imprégner d’ouvrages d’esthétique ? Étudier la notion du beau ? Mais pour les uns, le Beau est ci, et pour les autres il est ça. à qui se fier ? Le Beau pour Baudelaire n’est-il pas précisément le mystère ? La notion de Sublime serait-elle moins sujette à caution ? Comment la distinguer de la notion du Beau ? Au moyen du tact ? Et le tact d’où vient-il ? Du goût ? Qu’est-ce que le goût ? Et qu’est-ce que le vrai ? La préoccupation du Beau empêche-t-elle le vrai ? etc. etc. Bouvard et Pécuchet ont beau chercher en tous sens, ils ne trouvent pas de critères précis pour évaluer la littérature, pas de norme objective pour en déclarer le prix et encore moins de recettes pour la reproduire.

Il faut donc s’y résoudre : il n’y a, sur la littérature, que des avis injustes. C’est la littérature qui le veut, c’est sa nature qui le veut. Il n’y a que des avis injustes, et la littérature se maintient au prix de cette injustice. Toute l’histoire littéraire en témoigne. Tous les critiques et les auteurs le savent. Mais personne, au fond, n’en accepte l’idée.

Personne n’accepte de reconnaître que les engouements et les désengouements littéraires sont extrêmement labiles, que le succès et l’insuccès d’un roman dépendent de sa transaction plus ou moins réussie avec l’esprit du temps (Virginia Woolf), ou avec la bêtise nationale (Baudelaire), et que des pans entiers de la littérature peuvent disparaître à telle époque sous la pression d’une terreur inofficielle et réapparaître longtemps après (Ingeborg Bachmann).

Personne ne consent à cette incertitude. Les critiques veulent croire en ce qu’ils disent. Les lecteurs veulent croire en ce que disent les critiques. Les écrivains veulent croire en ce que disent
les critiques lorsqu’ils leur sont favorables, et les contester au nom de cette fameuse variabilité lorsqu’ils leur sont défavorables.
Le trouble, pour ces derniers, est à son comble lorsque leurs livres font l’objet, au même moment, de critiques favorables et défavorables. Et la violence qu’ils peuvent ressentir tient, me semble-t-il, à cette double injonction, à ce double lien, je t’aime-je te hais, dont on dit en psychiatrie qu’il est d’un grand pouvoir perturbateur. J’en fis l’expérience avec la sortie de Hymne.

Éric Chevillard, dans Le Monde, avait consacré son article à mon livre et, comme j’admire Chevillard, sa critique m’enchanta à proportion de mon admiration. Au point que je me pensais, naïvement, pendant quelques jours, à l’abri d’éventuelles attaques. Celles-ci ne tardèrent pas. Et le jour où, morte de peur et souhaitant la fin du monde (car la télévision m’intimide à un point inimaginable), je me préparais à me rendre à l’émission de télévision « La Grande Librairie », je reçus deux heures avant un appel de mon éditeur, me prévenant qu’un certain Fabrice Pliskin éreintait mon livre dans Le Nouvel Observateur sur un ton qui frisait l’injure. Je ne sais pas ce qui en parut à la télévision, mais le coup, sur le moment, porta, et toutes les raisons raisonnables, que je mentionne ci-dessus, s’effondrèrent en un instant. Une injure publique, quel que soit celui qui la prononce, et serait-il l’homme le plus médiocre de la terre, fait mal. Et fait d’autant plus mal qu’il n’est pas dans les moeurs littéraires d’y riposter. J’essayais donc de faire bonne figure (pour l’audience : faire bonne figure est un impératif), mais je ne pouvais m’empêcher de penser que tous, sur le plateau, avaient lu l’article haineux, que tous étaient sans doute convaincus de son bien-fondé, ce Fabrice Pliskin dont j’ignorais les œuvres étant peut-être, me disais-je, le Maurice Blanchot de notre temps. J’oubliai rapidement les termes de son attaque.

Mais le souvenir me resta d’un moment où, recevant simultanément l’éloge et le bâton, je ne fus plus que confusion.


Lydie Salvayre
Née en 1948. Est venue tardivement à l’écriture. A commencé à publier des textes dans des revues d’Aix-en-Provence (ce qui est
un bon début). A depuis publié de nombreux romans. A reçu le Prix Goncourt en 2014 pour Pas pleurer publié au Seuil.
Dernier livre paru : Tout homme est une nuit, Seuil, 2017.


Texte publié dans le numéro 45 de la revue Décapage.

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LIQUÉFACTION PAR PHILIPPE JAENADA

ecrivainpoisson

J’étais invité dans l’émission de Field sur Europe 1, un genre de table ronde commerciale avec toutes sortes d’artistes en promo qui venaient, par tranches de dix minutes chacun dans le tumulte feutré de l’hôtel Costes, tenter comme moi de vendre leurs casseroles, poissons frais et poèmes. J’aime bien Field mais j’avais envie d’y aller comme de me briser les rotules. J’y suis allé quand même. Avant de partir, j’avais noté sur le net l’adresse du Costes, où je n’avais jamais mis les pieds : 239, rue Saint-Honoré. Par crainte ancestrale du retard (l’émission était en direct), j’étais parti de chez moi bien en avance. Je faisais le blasé qui va bougon au boulot, mais j’étais nerveux, timide. Je suis sorti du métro place Vendôme, au milieu des bijouteries, des façades nobles et des voitures silencieuses, comme une sardine du Vieux-Port dans un lagon aux Seychelles. Field prenait l’antenne à 21h04, nous avions rendez-vous à 20h50, il était 20h37. Tranquille. Il fallait que j’aie l’air à l’aise en arrivant – souple, habitué. J’ai tourné à gauche dans la rue Saint-Honoré et suis passé devant le numéro 356. C’était plus loin que je ne pensais mais ça me convenait aux pommes, j’avais juste le temps de marcher paisiblement, lentement, pacha, une soixantaine d’immeubles et d’arriver pile – qu’on n’imagine pas que j’étais parti de chez moi bien en avance, pauvre gars.
Arrivé au 248 (ça me semblait bien éloigné de la place Vendôme, tout de même – le trac déforme sans doute l’espace et le temps), à 20h53, correct, j’ai commencé à regarder du côté des numéros impairs : 165. 248, 165 ? Qu’est-ce que c’est que cette rue bancale ? 20h54. (Quoi, déjà ?) J’ai fait demi-tour comme une voiture américaine et suis reparti dans l’autre sens en courant comme un forcené à fond la caisse, sur vingt mètres car ensuite je n’en pouvais plus (je n’avais pas couru depuis l’épreuve d’athlétisme du bac), j’ai serré les dents et continué aussi vite que je pouvais – vu de l’extérieur, ça ne devait pas faire très rapide –, essayant de respirer et de balancer sobrement les bras en cadence, toujours comme un forcené mais un forcené qui n’en peut plus. En passant près d’un serveur en noir et blanc qui fumait une clope devant un bar, sans trop ralentir ma course désespérée et d’une voix plus forte et plus affolée que je n’aurais voulu, j’ai glapi : « C’EST PAR LÀ, L’HÔTEL COSTES ? » Il a hoché la tête sans me répondre, avec un mélange de consternation et de pitié dans le regard (un type qui va au Costes en courant ne peut pas susciter grand-chose d’autre – une vague sensation de peur, peut-être). Qu’est-ce qui m’avait pris de mettre un pull sous ma veste ? J’étouffais, je dégoulinais, je brûlais de l’intérieur. Je perdais des forces à chaque pas lourd sur le bitume (l’onde de choc me résonnait jusqu’aux tempes). J’ai essayé de lire l’heure sur un parcmètre mais je suis passé trop vite devant – ce qui m’a donné un petit sursaut de fierté, au coeur de la déroute. Après des dizaines de kilomètres, numéro 235 (je suis repassé devant la place Vendôme, en fait il ne fallait pas tourner à gauche mais à droite, c’était tout bête), 237, je me suis planté devant le colosse de glace qui gardait l’entrée du Costes, sans avoir pensé à ralentir un peu avant. La vue brouillée, j’ai tout de même remarqué une sorte de crispation à peine perceptible de tout son corps face à ce type écarlate, hors d’haleine et en sueur qui se ruait vers la porte. J’ai cru qu’il allait me donner un coup de pied par réflexe. Mais quand j’ai bredouillé mon nom et celui de Field, il s’est écarté, à regret. Une attachée de presse m’attendait, inquiète mais très pro (elle m’a accueilli comme si j’étais dans un état normal), et m’a conduit à toute vitesse, ne sachant pas que je risquais la syncope, à travers une grande salle sombre remplie de jeunes gens très détendus qui pépiaient dans la musique, vers une table ronde dans un coin, entourée de techniciens, à laquelle tous les invités étaient déjà installés. Field m’a fait un signe d’urgence, il commençait dans quelques secondes. Avant de m’asseoir à la dernière place libre, j’ai malgré tout pris le temps de serrer la main de tout le monde, Michel Field, Linda Lemay, Anne Brochet, Jean- Paul Rouve et d’autres plus mystérieux, « Philippe Jaenada », pour leur montrer que j’étais à l’aise. Chacun leur tour, ils ont ainsi dû presser entre leurs doigts horrifiés le morceau de chair chaude, molle et ruisselante que je leur tendais. (J’ai vu Anne Brochet s’essuyer discrètement la paume sur son pantalon.) Pendant toute l’émission, j’ai gardé à leurs yeux comme aux miens, collée au corps et à l’âme, cette image de type mal dans sa peau, de retardataire congestionné qui panique. On ne m’y reprendra plus, j’espère. Parce qu’en vrai, je ne suis pas comme ça.


Philippe Jaenada – Décapage numéro 45.
Illustration : Alban Perinet.

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