Archives de catégorie : REGARDS

La rubrique « Regards » regroupe des textes – hors fiction – qui offrent la possibilité à des écrivains de réagir, à leur manière, à l’actualité culturelle ou à la vie littéraire. Récits, portraits, contre-portraits, reportages, analyses, la liste peut être longue…

LES SALONS DU LIVRE

Après avoir passé plusieurs heures dans des salons du livre, Maria Pourchet revient pour vous sur les sept états de l’auteur en salon (fondés sur des faits réels). Récit.

 

Au départ « il n’y a pas de défaites possibles », tu te « satisfais d’illusions comme un héros », au départ tu as « fait des plans si larges qu’ils occupent tout l’espace de la réalité ». C’est du Jean Giono  et ça veut dire que tu as décidé d’écrire un livre et que tu t’exécutes. Ensuite, il y a la sortie de l’ouvrage, puis la réalité en face, dite encore « boucherie de la rentrée littéraire ». Ensuite, juste entre le spectre de la pharmacodépendance et l’éventualité d’arrêter d’écrire, entre octobre et mai, il y a les signatures. Les salons. Tout partout en France. Alors qu’est-ce ? S’agit-il d’un exercice qui te permettra de te
rendre en ces « terres inconnues où seule vous emmène la pratique acharnée de votre art » dont parle George Sand 2 qu’il ne fallait pas lire au premier degré, mais trop tard ? Non. Il sera question ici de Saint-Dié-des-Vosges, du Pas-de-Calais (en hiver), du parc de la Villette, de la porte de Versailles et d’un feutre. Journal d’un corps en sept états.

L’état de candeur
« Allez à la rencontre de vos lecteurs, allez. » Je ne sais pas d’où sort cette injonction, je dois à la vérité que personne ne me l’a donnée, mon éditeur n’étant pas un sadique. Un certain relent évangélique dans la prescription m’en laisse supposer l’origine : j’ai dû entendre un truc dans ce goût-là au catéchisme, jadis, et je l’ai déformé. En tout cas j’y réponds, ardemment. Je me trouve à mon premier salon, dûment badgée, écrivain-tronc émergeant d’une pile de trente exemplaires – qu’on pourra recompter dans une heure, ce sera toujours trente. Tandis que le chaland assaille Morgan Sportès, je suis assaillie de pulsions contraires. Pulsion A, rentrer à la maison, pulsion B, plus égotique, relire un des 30 exemplaires devant moi. Préférant l’option B, je trouve des fautes de frappe que je refuse de
m’imputer, c’est déjà assez dur comme ça. L’auteur à ma gauche, signant à tour de bras, suspend son vol afin de savoir si je me parfume au jasmin. Ça le trouble et je lui rappelle quelqu’un. Retour à la pulsion A, dare-dare, le temps de récupérer mon sac, d’arracher mon badge. Mais voici, qu’au pas de charge, arrive le libraire qui a raqué pour le stand et qui a sûrement, lui, des gosses à nourrir. Hop hop hop qu’il me fait, la pile ne va pas descendre toute seule. Ah bon? Encore une chose que j’ignorais. George Sand n’en parlait pas.
Sentiment d’être installée derrière une cagette de melons à Rungis, sentiment affligé que je partage avec mon voisin de gauche. Autant faire connaissance et puis il a l’air de savoir comment s’y prendre pour écouler ses melons. Le voisin de gauche fait dans le roman historique et s’avoue, par ailleurs, sourd de l’oreille droite. Celle du côté où je me trouve, si vous suivez. S’engage une conversation à 150 décibels sur le thème du marketing littéraire, toute la rangée
pouvant profiter de sa portée pédagogique. D’après le romancier historique, un bon livre doit comporter un certain nombre de fellations. Aussi écrit-il sur l’histoire des rois de France, c’est plus facile à caser. Pourquoi donc ? approfondit Candide (vous m’aurez reconnue). C’est simple : vous avisez le visiteur, vous l’alpaguez – qu’importe la manière, simple apostrophe ou préhension de la manche. Avec l’autorité que confère le statut d’écrivain, vous l’obligez à lire un échantillon de votre prose, choisissant opportunément la page relatant ladite fellation, et toc. Candide restant sceptique, démonstration s’ensuit. Triomphe de la théorie : un visiteur qui n’avait rien demandé repart en deux temps trois mouvements vers la caisse avec Petites Affaires des derniers Valois. Voilà, ponctue l’auteur historique, c’est comme ça que ça marche, prenez Michel Houellebecq, pensiez-vous que c’était par hasard ? Du cul toutes les dix pages. Je tente de défendre la portée de l’oeuvre michelesque qui n’a pas besoin de moi pour ça, je sais, mais j’ai du temps. J’ai décidé de rester. Le libraire patrouille, j’ai l’impression que si je me sauve, ça va sonner comme à l’époque où je fauchais du mascara au Prisunic 3. Mais le romancier historique se fout de ce que je pense de Houellebecq, il vend. « Celui-là c’est sur les Plantagenêt avec les histoires de fesses d’Aliénor, comme si vous y étiez », dit-il à une dame sur le ton de C’est un épluche-légumes qui permet aussi d’ouvrir les huîtres. Après quoi, voyant mon naufrage, il me donne des conseils d’aîné : mets-toi debout, souris un peu,
t’habille pas comme ça, on voit même pas vos seins. J’ai dit que moi, montrer mes seins pour 10 %, bof. Ça l’a laissé pensif. Il m’a dit, tu sais votre problème, c’est que vous n’êtes pas assez rentre-dedans. Il l’avait deviné tout de suite que je ne l’étais pas, rentre-dedans. Au flair. À cause du jasmin.

À ma droite, se trouve une poète qui ne montre pas ses seins non plus et qui a beaucoup d’humour. Il en faut. Son éditeur est en faillite, elle vient en montrer les vestiges, avant le pilon, pour le sport : une fort belle édition, un papier magnifique beaucoup trop épais pour que le coût d’exploitation du livre puisse être atteint un jour, c’est sûr. La poète est restée là, à l’état contemplatif et rieur 4 toute la journée, sans rien signer du tout. On a bavardé de Francis Ponge à propos de qui je ne savais rien, et dans l’ensemble je suis repartie moins ignorante que je n’étais entrée.

L’état thérapeute (ou état d’otage)
Quelqu’un cherche quelqu’un à qui parler, car nous en sommes tous là. Il va le chercher dans un endroit où la concentration en gens est importante, au hasard un salon du livre. Là, il arrête son choix sur vous qui n’avez pas l’air occupée. Ce quelqu’un vous parle alors de lui. Très longuement et très en détail, puis s’en va, en vous précisant que tout ça, c’est cadeau : vous avez le droit de le mettre dans un de vos romans. Qu’il n’achètera d’ailleurs pas, la lecture, ça le déprime. Il repassera demain si vous êtes encore sur votre stand. Il a apprécié votre qualité d’écoute.

L’état de honte
Un lecteur repasse dans l’après-midi vous faire corriger une grosse faute dans la dédicace que vous lui avez faite le matin, pas très réveillée. Une faute d’accord, de cette envergure, sous la Blanche, ça l’embête. Eussiez-vous été publiée ailleurs que c’eût été tolérable, vous dit-il au conditionnel passé, que sûrement il sait écrire aussi bien que prononcer. Vous laissant au passage mesurer la persistante valeur du sigle NRF dans l’imaginaire collectif. C’est cool. Mieux vaut du capital symbolique que rien. Bref, il préférerait un pâté plutôt qu’une faute, si vous voulez bien.
Il s’agit d’un lecteur que j’ai gardé. Il est revenu pour le deuxième en précisant qu’il avait emporté du Typex, des fois que. J’aime bien les gens. Je n’ai pas l’air comme ça, mais si.

L’état de guichet de renseignement
(de loin, le pire)
Une visiteuse à son compagnon, comme si vous étiez transparente: «Regarde chéri, c’est les livres jaunes comme Le Hérisson, c’est ceux-là dont je te parlais ». Puis à vous : « Ça marche bien ? Vous en vendez combien ? Par exemple ce mois-ci ? » Attention, crypté. Comprendre : y’a un business model ou pas ? Parce que j’ai personnellement un journal que je me propose de faire connaître au monde et des projets immobiliers. Vous répondez que ça marche du tonnerre de Dieu, pour vous l’entendre dire une fois, ça fait du bien par où ça passe. La visiteuse veut alors votre numéro de téléphone. Attention crypté. Comprendre : le jour où j’ai besoin de contacter votre éditeur, je passe par vous. Mais le 06, c’est comme le reste. ça ne se refourgue pas au premier venu pour, j’insiste, 10 %. Et vous le dites en ces termes, limite polie. Parce que vous n’en pouvez plus, la ventilation du salon vous apporte des effluves de transpiration
et de viennoiseries qui vous rappellent la station Châtelet. Sur un mode nostalgique, c’est dire. « 10 % ? ! ? De combien ? De 16,90 euros !! Mais pourquoi vous le faites ?? » s’émeut alors, à juste titre, la visiteuse. Sur quoi, accablée, vous rentrez au Campanile, méditer sur la condition littéraire, en vous disant que la bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas tout à fait la vôtre. Vous pouvez encore réfléchir. Vous pourriez faire des crêpes à la place. Le prix de revient est très intéressant sur la crêpe, rapport au faible coût des matières premières.

L’état de conscience
État méditatif qu’on vient à éprouver en fin de salon, en écoutant se plaindre les différents acteurs de la chaîne du livre présents sur place. Auteur qui se plaint de son éditeur, libraire qui se plaint du commercial de crainte que vous lui mettiez vos méventes sur le dos, libraire qui se plaint de l’auteur qui est parti boire des coups au lieu de signer, commercial qui se plaint des quatrièmes de couverture, lecteur qui se plaint que Monsieur Echenoz ne soit pas venu comme promis mais pour qui se prennent ces gens. Vous concevez alors, enfin, le sens profond de « chaîne du livre ». Une chaîne de responsabilités à l’ouverture et au terme de laquelle, il n’y a qu’un seul coupable : vous, l’auteur. Qu’après tout, personne n’a forcé à écrire, alors ta gueule.

L’état de sélectionné
(de loin, le meilleur)
Ma formation s’est poursuivie récemment avec un type de salon particulier : le salon doté d’un prix lui-même doté d’un chèque. En l’espèce, le prix du jeune romancier. Ou du débutant. Je ne sais plus exactement mais c’était en rapport avec la jeunesse et l’espoir. Vous aviez reçu une première invitation à Machin-sur- Mer et comme c’était en novembre, et qu’à présent vous les voyiez venir, les invitations pièges, vous avez refusé. Vous avez alors reçu une seconde invitation. Plus subtile, signée d’un genre d’adjoint au maire : « Comment vous dire, il faut absolument que vous veniez, je ne saurais vous en dire plus mais votre absence serait très problématique. » En d’autres termes, termes dont l’expression directe relèverait du délit d’initié, vous le comprenez bien : le prix c’est pour vous. Ce week-end-là, vous avez un article à rendre avant-hier, votre mère est mourante comme d’habitude, c’est l’anniversaire d’un ami fidèle mais vous y allez, à Machin-sur-Mer. C’est votre heure ou ça ne l’est pas. Vous ralliez votre salon, un peu pomponnée, il s’agit tout de même de monter sur une estrade. Un peu plus, vous faisiez péter la jupe. Vous découvrez sur place trois autres jeunes romanciers, respectivement Stock, Intervalles, L’Arpenteur. Vous leur trouvez un air étrangement vainqueur dans la mesure où le lauréat, c’est vous. Débarque un quatrième jeune romancier, Gallimard de janvier, connu pour avoir raflé des prix académiques toute l’année, dont le tour est fini et qui doit être là pour décorer, tout comme Yann Moix. Vous êtes très sympa avec eux envisageant la haine que vous n’allez pas manquer de leur inspirer avec votre succès balnéaire, les pauvres. Et vous leur rappelez, l’air de rien et à titre préventif, que l’essentiel c’est « d’aller à la rencontre du lecteur», n’est-ce pas. Arrive votre moment. L’adjointe au maire est en tenue de Nouvel An. Vous craignez de ne pas en avoir fait assez. Les nommés sont (j’ai bien peur d’avoir entendu « les nominés » mais je préfère ne pas en rajouter) Stock, L’Arpenteur, Intervalles, Gallimard septembre, Gallimard janvier, s’enthousiasme l’adjointe qui précise que l’heureux lauréat se verra offrir en outre un parapluie de golf. Bleu marine, brodé. Comme ceci. Abrégeons. Le prix est allé à Gallimard janvier, celui qui raflait déjà tout depuis l’Épiphanie. L’adjointe au maire lui a claqué la bise qui tache, fière de lui comme si elle l’avait fait. Et comme il avait déjà un cachemire et des godasses tellement cirées que j’aurais pu me remaquiller dedans si nécessaire (mais j’avais déjà forcé, rapport aux sunlights), avec son parapluie bleu marine et son chèque net d’impôt, il a posé un problème de classe à tout le monde. Son livre étant plutôt très bon, pour ne rien arranger 5. Gallimard janvier était lui-même vaguement gêné avec sa trace de rouge Chanel et son pépin qu’il ne savait pas comment tenir, ça se voyait. Au déjeuner « offert par le comité », Stock, L’Arpenteur, Intervalles et moi-même n’avons pas mangé avec lui, on a été salauds. En France, on n’aime pas les cumulards. C’est comme ça.
Avec le recul, ce salon fut mon préféré. Bernard Pivot était des nôtres, façon de parler. Il faisait converger absolument tout le public présent, celui qu’il partage avec Antenne 2, France 2 pardon. La file se déployait, si sage et révérente devant le Roi Lire des années 80 que ça donnait envie de chanter La Marseillaise (ou du Michel Sardou) et que ça bloquait la sortie. Il en venait de partout, faire dédicacer Les Tweets sont des chats, Albin Michel, 2013. Je me suis approchée de la file pour voir ce qu’avaient acheté ces gens, sûrement des ouvrages à propos des réseaux sociaux. Mais c’était essentiellement des livres sur les chats. Ils pensaient simplement en acheter un autre avec Les Tweets sont des chats. Qui ne parle pas vraiment de chats, donc. Parfois la portée métaphorique d’un titre passe au-dessus du lectorat, ça m’est arrivé avec mon dernier qui a été pris pour un guide touristique sur l’Italie.
La confusion pouvant payer parfois. Bernard Pivot (mes hommages) qui connaît bien sa France aurait précisément compté là-dessus que je ne serais pas étonnée. À la fin de la journée, les jeunes auteurs et moi-même sommes allés saluer Monsieur Pivot parce qu’un jeune auteur fait toujours ça, on n’est pas non plus des francs-tireurs. On a repris le train.

À la gare, on a retrouvé le multi-primé. Il a eu l’élégance de le faire oublier en quelques phrases bienveillantes et en portant ma valise. Il ne m’en faut guère plus pour m’attendrir, c’est là une faille de ma personnalité. Le chemin fut des plus agréables, la compagnie fort urbaine et même charmante, comme on dit dans la littérature de voyage du xviiie siècle, quand on se déplaçait en calèche. Dans le wagon presque vide on a échangé des vues bien senties sur la littérature. Comment c’était vain, comment on s’en foutait, comment on avait sûrement mieux à faire, comment on ne voyait pas quoi en même temps. Une dame nous a interrompus en nous disant qu’elle n’écoutait pas nos conversations, mais qu’elle n’avait pas pu s’empêcher d’entendre. Elle venait de se lancer comme agent littéraire, et comme on était beaux – je cite – qu’on était jeunes (je pense qu’on sentait aussi un peu le sable chaud), eh bien c’était quand on voulait. Carte de visite, Book Antiqua corps 10, tramée, avec un lever de soleil. Elle est repartie après un compliment sincère sur le parapluie. On s’est dit que s’il y avait des nanas pour remonter les wagons de seconde classe, montés sur des escarpins de douze centimètres, entre le Pas-de-Calais et Montparnasse pour trouver des écrivains à représenter, c’est que tout allait bien.

L’état numérique
J’aurais dû en rester là. J’aurais dû éviter le Salon du livre, le vrai, celui du parc des expositions, celui de la capitale, qui se différencie des autres par la présence des chaînes de télévision et des CRS. Mais comme j’avais bien aimé le Salon de l’agriculture, je me suis dit pourquoi pas. Il y aura peut-être du pâté et des animaux sympathiques. J’aurais pu éviter l’ultime « rencontre avec le lecteur ». Mais au départ, c’était beau comme une promesse : une lectrice, une vraie, arrivant avec un exemplaire tout taché de mon premier livre (l’émotion, le livre qui a été lu, voire relu, qui n’a pas été revendu sur Price Minister avec la mention « Rare. Dédicacé par l’auteur lui-même, à saisir, 10 euros »). Elle m’a dit qu’elle avait adoré mon premier roman qu’il était – ici suite d’adjectifs dithyrambiques que mon humilité de principe m’interdit de reproduire mais dont je me délecte en cachette. « Vraiment j’ai adoré, a-t-elle répété, une découverte, je suis venue exprès vous le dire. En revanche, je ne vais pas vous prendre le deuxième, j’ai lu sur le blog Les lectures de
Nath.59 que c’était nul, bonne continuation. »

ARTICLE PARU DANS LE NUMÉRO 50,
ILLUSTRATION ÉMILIE ALENDA


Maria Pourchet
Née en 1980. Vit et travaille à Paris. Lit aussi des livres et regarde des séries. Écrit aussi pour le cinéma.
Dernier livre paru : Champion, Gallimard, 2015.

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QUAND CLÉMENT BÉNECH ET FRANÇOIS-HENRI DÉSÉRABLE FONT DES CANULARS

Farces, impostures et autres supercheries jalonnent l’histoire de la littérature. Les jeunes et talentueux auteurs Clément Bénech et François-Henri Désérable s’amusent depuis des mois à se provoquer par canulars interposés. Pour vous, ils reviennent sur quelques-unes de leurs facéties les plus réjouissantes. Conversation.

 

Clément Bénech : Mon cher François-Henri, je suis ravi d’évoquer avec toi certains événements ayant eu lieu ces dernières années
et que l’on peut regrouper sous le nom de « canulars » ou «impostures » littéraires. Après le plaisir de les commettre, il n’y en a guère de plus grand que de se les remémorer autour d’un demi sans fauxcol.
Le premier que nous fomentâmes eut pour cible l’Académie française, et pour objet un auteur dont les lignes les plus connues sont de cocaïne et pour lequel nous concevons tous les deux une sympathie amusée : Frédéric Beigbeder. Je ne crois pas me tromper en disant cela ?

François-Henri Désérable : Ton langage, mon cher Clément, est bien soutenu pour une conversation orale (mais qui allons-nous berner ? Tout le monde se doute que cela est écrit). Qu’importe, je réponds à ta question : non.

C.B. : Mais je parle tout le temps ainsi… Revenons à notre homme. Avec un certain panache, il a réussi à imposer auprès des jeunes filles une idée assez décontractée de la littérature, prouvant qu’elle peut facilement rimer avec biture (rime riche). Or une réussite aussi insolente ne saurait rester impunie. C’est pourquoi nous avons décidé d’un commun accord de présenter sa candidature à l’Académie, cette institution pour laquelle – parodiant Mallarmé – le monde est fait pour aboutir à un beau dictionnaire.

F.-H.D. : C’est qu’on voulait le voir, notre ami, siéger sous la coupole, parmi ces hommes qui à leur mort se changent en fauteuil (la phrase est de Cocteau), ces gens doctement ridicules, parlant de rien, nourris de vent, et qui pèsent si gravement des mots, des points et des virgules (celle-ci est de Voltaire – un fauteuil, lui aussi).

C.B. : Je ne serais pas aussi virulent. N’oublions pas qu’ils distribuent, à l’occasion, des prix littéraires. Toujours est-il que nous brûlions de le voir porter l’habit vert et avons donc rédigé une lettre à l’Académie en son nom. Dans un style ourlé mais subtil, elle mettait en avant toutes ses qualités. À nos frais, nous l’avons donc imprimée en trente-cinq exemplaires, que nous avons patiemment libellés et envoyés à l’adresse de chaque académicien, à nos frais également. Or je ne sache pas que nous en ayons été remerciés. De mon côté, aucunement, en tout cas. Et du tien ?

F.-H.D. : Nada. Mais je m’étonne, tout de même, qu’aucun immortel – j’en profite pour te rappeler que certains figurent parmi mes écrivains préférés – n’ait ébruité l’affaire. Nous n’eûmes droit à rien, pas même à la moitié d’un entrefilet dans une feuille de chou que
nous fîmes blanc ! À vous dégoûter des canulars ! Mais nous persistâmes. Modiano, que tu aimes tant, eût été fier de nous.

C.B. : Comme tu dis. On sait que ce grand échalas, avant d’être publié à vingt-trois ans sous la couverture blanche d’une célèbre maison d’édition, gagnait quelques sous en vendant à des collectionneurs des livres prétendument dédicacés par leurs illustres auteurs – quand, en vérité, il les signait lui-même à la lueur de la chandelle, comprenant rapidement qu’il obtiendrait un cachet d’autant plus important que la dédicace serait graveleuse. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il aimait appeler des amis en pleine nuit, contrefaisant sa voix, en se faisant passer pour la Gestapo. Ah, les canulars téléphoniques… Ce n’est pas aujourd’hui qu’on ferait un truc
pareil, pas vrai ?

F.-H.D. : Aujourd’hui, on se fait passer pour Busnel. Son assistante, du moins. Tu te rappelles, sans doute, cet après-midi d’avril où ma soeur, sollicitée par mes soins, t’invita par téléphone sur le plateau de la Grande Librairie : « Nous avons eu, dit-elle, un désistement de dernière minute et nous serions heureux de vous recevoir. » Ton premier roman venait de paraître, tu n’avais pas encore fait de télé ; je t’imaginais jubiler intérieurement : toi, Clément Bénech, vingt et un ans, tu allais participer à la grandmesse du jeudi soir ; bientôt, on te reconnaîtrait dans la rue, tu signerais des autographes, les filles se
dénuderaient, s’offriraient sans pudeur à ce nouveau Radiguet, et sans pudeur tu les prendrais en plein jour, à la va-vite, contre une colonne Morris ou la vitrine d’un bijoutier, sous le regard amusé des badauds. « François Busnel, ajouta sa prétendue assistante, a beaucoup aimé votre livre. D’ailleurs, le voilà. Je vous le passe. » Je pris le téléphone. Tu retenais ton souffle. J’explosai de rire. La gloire attendrait.

C.B. : Mmm oui, je crois en avoir un vague souvenir. Ce dont je me souviens parfaitement, c’est d’avoir juré, tel Joe Dalton ou Iznogoud ou tout autre petit nerveux barbu du neuvième art, que ma vengeance se mangerait chaude. Et pourtant, rien n’était plus difficile : tu allais te tenir sur tes gardes. Le téléphone étant exclu, je pris la décision de t’envoyer une lettre. Certes, nous l’avions déjà fait, mais je comptais sur toi pour te dire « pas deux fois », tels les Français peu craintifs d’une percée par la Belgique au début de la Seconde Guerre mondiale. Je piochai, dans ma collection de lettres de refus, l’une de celles qui portent l’entête des éditions Gallimard, sises dans la rue du même nom. Sur une feuille vierge, je contrefis le monogramme, puis les petites lignes tout en bas. Un travail d’orfèvre. Et je remplis le blanc de prose éditoriale : ton roman serait traduit en allemand incessamment sous peu, par les éditions Taube. Patrick Süskind avait écrit un roman intitulé Die Taube, qu’on a traduit en français par Le Pigeon. Je signai d’un nom inventé, garnis le tout de termes techniques piochés çà et là, et postai la missive dans une enveloppe à fenêtre (ça faisait plus sérieux). Puis j’attendis, en me frottant les mains. Quelques jours passèrent, rien n’arriva. Je crus que tu avais reçu la lettre, flairé le canular, et que tu comptais rebondir dessus comme on le fait, dit-on, aux arts martiaux. Or une semaine plus tard, tu m’envoyas un message sobre : « Je vais être traduit en allemand. » Après m’être assuré que tu avais appelé tes parents pour leur annoncer la nouvelle, j’estimai que tu avais ton compte et te suggérai d’aller chercher Taube dans le dictionnaire…

F.-H.D. : Ah, cette lettre… J’y ai vraiment cru. J’imaginais mon livre en tête de gondole des librairies de Berlin, cette ville à la laideur lecorbusienne que tu apprécies tant. Et puis j’allais gagner un peu d’argent, c’était noté sur la lettre, noir sur blanc : La part des droits vous revenant sera portée au crédit de votre compte Auteur dès que
nous recevrons le montant des avances. Was für einen leichtglaübigen Mann ! Tu avais gagné, je décidai d’en finir avec ces canulars. Du moins jusqu’à cette rencontre, près du Luxembourg, qui allait tout changer…

C.B. : Mon journal, tenu comme un groom depuis plus de quatre
ans, est formel : c’est effectivement le jour où la fausse lettre de
Gallimard est arrivée chez toi que je suis allé me promener aux
environs du jardin du Luxembourg. Or, devant le Sénat, plein
d’allant, passait Patrick Modiano. Moi qui, depuis quelques
années, espérais bien le croiser dans le quartier, je vais alors
l’intercepter pour lui serrer la main. Moins gauche qu’on pourrait
le croire, il me remercie pour l’envoi de mon roman, me dit
qu’il va regarder s’il l’a reçu, ainsi qu’acheter la revue Décapage
(reconnue source de bien-être par des personnes bien informées)
où je lui ai écrit une lettre ouverte. Je lui laisse mon adresse e-mail
sur un bout de papier, et il me quitte en me disant qu’il va m’écrire
(faisant le geste d’écrire à la main, ce qui aurait dû me mettre la
puce à l’oreille).

F.-H.D. : Alors bien sûr tu m’appelles dans la foulée, encore tremblant d’émotion, Marie-Madeleine après le Noli me tangere : « J’ai croisé Modiano… », et tu me dis où et quand, dans quelles circonstances, tes paroles et ses silences, et ce mail que tu attends. Les jours passent, et c’est juin. Le 9, tu reçois un message de patrick.modiano@caramail.fr :

Cher Clément Bénech,
Pardonnez ma réponse un peu tardive, j’ai été pris ces derniers
jours. Je n’ai pas retrouvé votre roman, alors je suis allé le faire
acheter par un ami. Je l’ai lu hier et beaucoup aimé. Il y a une
maturité, une maîtrise étonnante pour un auteur de votre âge.
Je serais heureux de vous rencontrer pour en parler. Peut-être
pouvons-nous organiser une rencontre dans la semaine, du moins
si vous êtes à Paris.
Je renouvelle mes félicitations et vous dis à bientôt.
Vôtre,
P.M.

Tu réponds que bien sûr, tu le rencontreras, que son jour, son heure et son endroit seront les tiens. Il t’invite dans un café, à 13 h 00, près du jardin du Luxembourg. Derrière mon écran, j’exulte : patrick.modiano@caramail.fr, c’est moi.

C.B. : Combien de temps ai-je laissé passer avant de t’appeler pour te dire que je t’avais reconnu ? Quelques minutes, tout au plus. Mais tes dénégations étaient plutôt crédibles, et le mail aussi, il faut le reconnaître. Ce « je suis allé le faire acheter par un ami » était un vrai coup de génie. Je me suis dit : soit c’est Modiano, soit Désérable est vraiment un bon écrivain (ce dont je n’étais pas encore sûr à l’époque). Ce grain de réel, c’est oeuvre d’écrivain. Après avoir vérifié dans le cahier de l’Herne qui lui est consacré, je dois bien convenir que Modiano signe parfois d’un « Vôtre » ses courriers personnels. Mais en même temps, ce souci du détail est lui aussi désérablien… À ce moment-là, j’y croyais à moitié.

F.-H.D. : Et puis j’ai pensé qu’il fallait frapper un grand coup.
Je cherchai l’adresse de Modiano sur Internet : 88, rue Bonaparte, à deux pas de la place Saint-Sulpice. Venez plutôt chez moi, écrivis-je. Tu étais méfiant : il doit y avoir un digicode, n’est-ce pas ? Il y en avait bien un. J’appelai les éditions Gallimard, modifiai ma voix, et avec un léger accent du sud je demandai : « Bonjour, je dois livrer un
colis à M. Modiano Patrick. Pourriez-vous me donner le code de la porte d’entrée ?
— Mais Monsieur, me répondit-on, outré, vous croyez vraiment que l’on donne les codes d’entrée de nos auteurs ? » Je raccrochai. Il fallait louvoyer. J’allai donc me poster devant son immeuble, dans un petit square de l’autre côté de la rue. Une méthode de voyou, j’en conviens. Deux heures passèrent, une fille jeune et jolie finit par s’arrêter devant la porte. Je me précipitai derrière elle, et la surpris en train de taper le code que dans la foulée je t’envoyai via la fausse adresse mail. Dans une heure tu serais là, à ton tour tu composerais les chiffres et les lettres qui t’ouvriraient la porte, puis tu monterais trois étages, sonnerais chez Modiano, te retrouverais nez à nez avec lui, et s’ensuivrait  le plus grand quiproquo de l’histoire de la littérature française. Je me frottai les mains.

C.B. : Audacieux, audacieux. De la veine de Guy Bedos, qui, on ne le sait pas assez, fomenta un enlèvement de Julien Gracq avec quelques amis après que le grand écrivain eut refusé le prix Goncourt en 1951. Là où tu as commis une petite erreur, c’est en me proposant de venir chez Modiano plutôt que dans un restaurant. Car il se trouve que dans l’immeuble où habite Modiano habite aussi la soeur d’une de mes amies… Il ne me faut pas dix minutes pour obtenir le code de l’immeuble. Et il se trouve que tu t’étais trompé d’un chiffre dans ton espionnage. Quelques indices m’avaient déjà alerté de la supercherie, mais si tu m’avais donné le code exact, Dieu sait ce qui serait arrivé. O tempora, o mores.

F.-H.D. : Tu n’es donc pas venu. Mais je ne pouvais me résoudre à rentrer chez moi sur un échec. Alors je trouvai une petite librairie, demandai le dernier Bénech, qui était aussi le premier, contribuai à l’augmentation de ton capital, entrai dans l’immeuble de Modiano, sonnai à sa porte, puis décampai non sans avoir préalablement posé sur son paillasson un exemplaire de L’Été slovène agrémenté d’une grotesque dédicace de l’auteur. Je suppose que Modiano ne t’a jamais répondu…

C.B. : Cette irrévérence, je ne m’en remets pas. En parlant de paillasson, ça me fait penser à celui de Françoise Mallet-Joris qui, dans les années 1970, fut brûlé par quelques agitateurs pour protester contre les petits arrangements du prix Goncourt. Un groupuscule de fouteurs de merde, mené par Jack Thieuloy et Jean-Edern Hallier, était à l’origine du feu. Ce sont les mêmes qui ont aspergé Michel Tournier de ketchup quand il s’est vu remettre le prix. Pour atteindre ce niveau, il faudrait vraiment qu’on frappe fort. Un duel, par exemple, ça pourrait être une bonne idée…

F.-H.D. : Un jour, je t’enverrai mes témoins.

ARTICLE À RETROUVER DANS LE NUMÉRO 50


Clément Bénech et François-Henri Désérable
Nés respectivement en 1991 et 1987. Vivent respectivement
à Bordeaux et Montpellier. Sont joueurs respectivement de basket (amateur) et de hockey (professionnel).
Sont amis dans la vie et sur les réseaux sociaux.
Derniers livres parus : pour l’un, Un amour d’espion, Flammarion, 2017. Et l’autre : Un certain M Piekielny, Gallimard, 2018

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ROMAIN MONNERY A TESTÉ DES ATELIERS D’ÉCRITURE…

Alors que Gallimard connaît le succès avec ses ateliers d’écriture –
les ateliers de la NRF –, Romain Monnery s’est prêté à l’exercice… C’était en 2014, dans le numéro 45. Récit

 

J’ai écrit un livre ; je ne me souviens plus comment. Il y a pourtant mon nom dessus, une photo d’un type qui me ressemble à l’intérieur et quelques phrases que je pourrais avoir écrites ici et là. Mais c’est à peu près tout. Je voudrais en faire un autre, je ne saurais pas comment m’y prendre. Recette égarée. Numéro effacé. On peut dire que ça tombe plutôt mal dans la mesure où, justement, je ne serais pas contre l’idée d’imaginer une suite à cette aventure éditoriale. J’en suis arrivé à la conclusion que j’avais attrapé la fameuse maladie de la page blanche.
Sale histoire.
Pour me sortir de cette impasse, il n’y avait pas trente-six solutions : une psychanalyse, un nègre ou des cours d’écriture. J’ai choisi le moins cher. Une affiche à la bibliothèque indiquait que la mairie de Paris organisait des ateliers artistiques pour adultes. On pouvait, entre autres, pratiquer la calligraphie chinoise, l’art de l’origami ou encore s’initier au maniement des marionnettes doigts. Après quelques hésitations, je m’en suis tenu à l’écriture.

Au bureau des inscriptions, une petite femme à l’air absent m’a demandé si j’étais débutant ou non. J’ai dit, ça dépend. Elle m’a dit, faut savoir. J’ai repensé à l’enthousiasme délirant de mon éditrice pour qui j’étais la réincarnation de Stendhal. Si ce n’est plus. Et puis me sont revenus à l’esprit les commentaires qu’on pouvait trouver sur Internet à mon sujet comme quoi mon style était « mou », «enfantin », « répétitif » ou encore « vulgaire ». Je me suis raclé la gorge : « On va dire que je débute. » La brochure indiquait que l’atelier était animé par un certain David Volisson*, « auteur de nombreux ouvrages acclamés par la critique ». Comme à chaque fois que j’entends parler de quelqu’un, j’ai tapé son nom dans Google : rien. Peut-être s’agissait-t-il d’un nom d’emprunt.

Semaine 1 : J’arrive à l’adresse indiquée sur le post-it qui me sert de carte d’inscription. M’aurait-on fait une blague ? Je fais plusieurs fois le tour des environs avant de me rendre à l’évidence : le local,
dont j’aperçois l’enseigne « Paris Ateliers » scotchée sur la vitre, se trouve dans les bâtiments d’une maison de retraite. Derrière un portail. Dont je n’ai pas le code. Bien sûr. Une vieille femme en robe de chambre s’approche, passe le visage entre les barreaux :
– Vous voulez rentrer ?
– Oui.
– Vous êtes du KGB ?
– Non.
– Vous mentez. Les bolchéviques, je les renifle à des kilomètres !
Après trois quarts d’heure d’attente sous l’œil menaçant de la vieille folle, un coup de fil m’informe que le professeur d’écriture n’a pas pu se libérer aujourd’hui. Au regard de son emploi du temps visiblement surchargé, j’en déduis qu’il s’agit au moins d’un prix Goncourt. David Volisson serait-il Michel Houellebecq ? Je me demande s’il sent vraiment la charcuterie comme dans La Carte et le Territoire.

Semaine 2 : Le prof a pu se libérer. Apparemment pas les élèves. Nous sommes six en comptant le résident de la maison de retraite dont les couverts qu’il tient serrés dans ses mains laissent à penser qu’il s’est trompé de cantine. Les cheveux blancs de l’assistance ont dû l’induire en erreur. David Volisson, lui, reste impérial : « Écrire, c’est bâtir, nous dit-il. Les mots, c’est les briques. La ponctuation, le ciment. » Je ne crois plus qu’il ait eu le prix Goncourt.

Semaine 3 : Chacun leur tour, les participants doivent lire à haute voix un texte décrivant un de leurs proches. Évelyne dresse un portrait de son « con » de mari ; Josette évoque son fils « indigne » ; René dépeint sa garde-malade comme « la dernière des garces ». David Volisson hoche la tête, approuve, salue, encense, c’est bien, hmmm, ah oui, joli, profond, bravo. Quand vient mon tour de parler de ma mère sous les traits de Wonder Woman, il m’arrête, fronce les sourcils et prend les autres à témoin : « C’est typiquement ce que j’appelle de l’écriture BD, immature et incorrecte. Vous confondez littérature et télévision. »

Semaine 4 : Un débat divise la classe. D’un côté, Josette, Evelyne et Madeleine soutiennent que le plus grand écrivain français contemporain est Robert Sabatier. Liliane et Judith lui préfèrent Max Gallo. René arbitre les échanges en répétant à qui veut bien l’entendre qu’il a faim, nom de Dieu. Un sourire en coin, David Volisson et sa veste en velours refusent de prendre parti : « J’ai pour habitude de ne jamais dire du mal de mes confrères. »

Semaine 5 : Le prof a préparé un Powerpoint des rares auteurs qui valaient selon lui la peine d’être lus. Au fur et à mesure que défilent les portraits de Proust, Céline, Hugo, Echenoz et Houellebecq, il commente d’un ton lapidaire : un peu lourd, vulgaire, surfait,
gentillet, manque de cheveux… Lorsque sa propre photo apparaît derrière lui, Volisson fait mine de s’excuser, en appelle à sa
maladresse, sourit de ce quiproquo, puis conclut d’une voix mielleuse : « Je vous rappelle que mes livres sont en vente à l’accueil.»

Semaine 6 : Le point-virgule est à l’ordre du jour. Avec une fougue que je ne lui connaissais pas, Volisson nous le présente comme le signe le plus noble de la ponctuation : « Mieux que le poivre, nous dit-il, ce fidèle ingrédient relève n’importe quelle prose un peu trop fade. » Josette proteste. Evelyne aussi. Pour elles, le point-virgule est la marque des indécis. « Un signe bâtard », renchérit Robert, la fourchette en l’air. Blessé dans son amour propre, David Volisson prend son attaché-case et claque la porte. Ce qu’il pense des points d’exclamation reste sujet à interprétation.

Semaine 7 : Au tour du participe présent d’en prendre pour son grade. « C’est l’équivalent grammatical d’une caravane, nous dit le prof, une charge inutile. » Madeleine lève la main, perplexe : «Sous- entendez-vous qu’En chantant de Michel Sardou est une mauvaise chanson ? » David Volisson se passe la main dans le peu de cheveux qu’il lui reste et soupire : « J’enseigne l’écriture, madame, pas la variété. »

Semaine 8 : Une dispute éclate entre Liliane et le prof. Au risque d’en décevoir certains, ce dernier nous a révélé que personne dans ce cours n’avait la moindre chance d’être publié. Sur le chemin du retour, Liliane me prend à partie : « Qu’estce qu’il y connaît Volisson? Deux de mes lettres sont passées dans le courrier des lecteurs de Santé Magazine. Mon blog a 40 visiteurs uniques ! Tu vas voir : je te parie que mon manuscrit sur la vie de Vercingétorix sera publié d’ici la fin de l’année ! »
Après deux mois de cet atelier troisième âge, j’étais incollable sur la place du verbe dans l’œuvre d’Henri Troyat, je n’ignorais plus aucun des avantages qu’offrait la carte Vermeil et connaissais sur le bout des doigts le menu de la maison de retraite des Écureuils. Sorti de là, rien. Je ne savais pas mieux écrire et ma page était toujours aussi pâle. J’ai donc jeté l’éponge. Tant pis pour le bras que m’avait coûté cette histoire. Je préférais encore écrire avec les pieds plutôt que d’endurer plus longtemps ce supplice. Peu de temps après, un ami m’a glissé le nom d’un site, totalement gratuit, où des bénévoles animaient des ateliers d’écriture. Sérieux, cette fois. Pour voir, je me suis inscrit sur Onvasortir.com. Ma première rencontre littéraire, intitulée sobrement « Montremoi ta plume », était prévue pour la fin de semaine. Allait-on me reconnaître ? Après tout, mon livre m’avait quand même valu de passer dans un sujet sur la paresse au JT de TF1.
Vendredi soir, heure convenue, j’arrive au bar du rendez-vous.
Personne. Je demande à la serveuse si c’est là l’atelier. Elle me dit :
« Non, il y a juste un club de rencontres à l’étage, mais je suis pas sûre qu’ils vous laissent entrer : il y a déjà beaucoup d’hommes. » Je monte l’escalier en colimaçon, un brin sceptique. Me parviennent des murmures étouffés : « Les gars, en voilà une ! » Le temps de me retourner pour lever le voile sur le trouble que ne manquent jamais de jeter mes cheveux longs sur la nature de mon sexe, j’entends quelqu’un rectifier : « Laisse tomber, c’est un travelo. » Face à cet accueil glacial, je m’apprête à redescendre quand un petit homme chauve aux gesticulations théâtrales se lève et m’apostrophe : « Soyez le bienvenu, jeune homme ! Nous sommes ravis de compter votre plume parmi nous. »

La salle se remplit peu à peu. Les âges divergent, pas le genre :
aucun doute là-dessus, nous sommes entre hommes. Costumes
tirés à quatre épingles, cheveux gominés ; il ne manque qu’un
bouquet de fleurs à mes compagnons pour ressembler à des
candidats de télé-réalité à la recherche de l’âme soeur. L’écriture
serait-elle une de ces extrémités auxquelles conduit la misère
sexuelle au même titre que Tournez Manège et le Bachelor ? Qui
sait. Arrivent alors Naomi et Allegra, deux jeunes filles d’une
trentaine d’années. L’une est mince et jolie, l’autre un peu moins.
Les coups de coude s’échangent accompagnés de rires gras et de
clins d’oeil. La soirée s’est dotée d’un trophée ; elle peut désormais
commencer.
Maître de cérémonie, le petit homme chauve qui répond au
nom de Bernard lance les hostilités. L’idée de cet atelier n’est pas
d’apprendre à écrire, nous dit-il, mais de se faire plaisir. Sa note
d’intention, sans équivoque, se conclut par un sourire à l’endroit
de Naomi.

Premier exercice : Bernard nous demande d’écrire sur
les lieux de notre enfance avec une caractéristique permettant
de les définir en une phrase. Au terme des dix minutes imparties,
je lis le peu de choses qui m’est venu à l’esprit : « La maison dans
laquelle j’ai grandi ne parlait pas beaucoup mais elle était bien
sympa. »
En lieu et place des applaudissements de courtoisie qui ponctuaient
ce genre d’exercices dans le précédent atelier, j’ai
droit au silence, deux bâillements et un curage de nez. Tout le
monde se tourne vers Bernard à qui l’organisation de la soirée
confère une autorité de maître d’école. Les yeux dans le vague,
il se gratte le menton, note quelque chose dans son cahier, puis
conclut : « Bon, c’est un peu faible. Tout le monde est d’accord
là-dessus ? »
Sous les regards lourds de reproche, je crois bon de m’excuser :
« J’ai toujours été nul en description. » D’une voix paternaliste,
Bernard feint de me rassurer en prenant Naomi à témoin : « Ne
vous accablez pas, jeune homme. Vous débutez, c’est tout. »
À titre d’exemple, il décide de nous lire le fruit de sa réflexion
dans laquelle il est notamment question de madeleines, de
Proust, de murs au goût de pains d’épices, de marchand de sable
et d’amour éternel. Comme après ma lecture, le silence prend le
dessus. Sans l’approbation de Bernard, personne ne semble oser
lever le petit doigt ni donner son avis. Conscient de son pouvoir,
ce dernier s’empresse alors de rajouter : « Pas mal, hein ? »Sans plus attendre, le groupe sort de son mutisme et suit le mouvement : « Ah oui ! – Quand même, c’est autre chose. – On sent
tout de suite une force, un souffle… – Tenez, j’en ai la chair de
poule ! »
Aux anges, Bernard se lève, fait mine d’ôter un chapeau puis se
rassoit sous les applaudissements. Se tournant vers moi, il me
demande si je vois la différence. Avachi sur mon siège, je dis plus
ou moins. Naomi détourne alors l’attention :
– Monsieur, vous pouvez répéter la correction ? J’ai pas eu le
temps de la noter en entier.
– Je vous en prie, appelez-moi Bernard.

Deuxième exercice : Il s’agit d’imaginer une
rencontre avec Dieu. Que lui dirait-on ? Les propos divergent
sur la forme. Pas sur le fond. Que ce soit en vers ou en prose,
l’atelier se transforme en club des célibataires anonymes dont le
manque d’amour est le fil conducteur. Naomi l’attend le coeur
battant, Pierrick demande à ce qu’on lui
donne l’envie d’aimer, Allegra s’écrie :
« J’y crois encore. » Malgré les efforts de
Bernard pour se distinguer en invoquant
L’Art d’aimer d’Ovide, c’est finalement
Patrice, jeune cadre à l’embonpoint
dynamique, qui met tout le monde
d’accord en interprétant un texte tout en nuances : « Si je dois
aller au diable pour trouver l’amour, je n’hésiterai pas. »
L’émotion, à son comble, amène chacun à prendre Patrice
dans ses bras. Il y a des pleurs, des mains se frôlent, certains
s’échangent des numéros.

Troisième exercice : Sur le modèle de la poésie de
Boris Vian, Bernard nous invite à décliner la formule « Je voudrais
pas crever sans… ». Inspiré par la faim qui me fait chanter
l’estomac, j’en appelle à l’absurde : « Je voudrais pas crever sans
manger un steak d’autruche. »
On me regarde, interdit. Apparemment, on ne mélange pas les
steaks et la littérature. Bernard se presse les yeux du bout des
doigts comme s’il était tout à coup épuisé. Il me demande si ça
m’amuse. Je lui dis non. Il tape du poing sur la table : « Jeune
homme ! On n’est pas là pour plaisanter. »
Penaud, j’entends à peine Allegra se lamenter d’une petite voix
qu’elle ne voudrait pas crever sans qu’un homme ne lui ait dit
« Je t’aime ». Mauvaise idée. Sans prendre de gants, Bernard lui reproche de vouloir nous apitoyer. « C’est un peu grossier, lui ditil.
On dirait du Harlequin. » Quand Naomi explique à son tour
qu’elle ne voudrait pas crever sans dire au revoir à son petit chat,
Bernard se montre plus enthousiaste : « Ah oui ! Voilà ! Là, on est
dans la sincérité ; pas d’esbroufe, juste un joli coeur qui bat ! Bravo
mademoiselle ! »
En guise de conclusion, Bernard nous invite à prendre un verre au
bar. Au détour de quelques palabres sur le temps et la politique
– tous des voyous –, la conversation s’attarde sur les rencontres
littéraires organisées chaque mois par le site Onvasortir.com.
Bernard coupe court : « Si vous voulez mon avis, les trois quarts
des auteurs publiés aujourd’hui ne sont que des gratte-papier pas
foutus de mettre un mot devant l’autre. Des imposteurs. Tous !
S’il suffisait d’être publié pour être écrivain, ça se saurait. Ces
gens-là courent après l’argent, la gloire ; l’amour de l’art, ils s’en
foutent. Nous… nous sommes de vrais écrivains ! »


Romain Monnery
Né en 1980. Garçon sans histoire : collectionne les borborygmes et le temps perdu. Parfois mange, bâille et se rendort. Une fois quelqu’un l’a vu dans une piscine (information non
confirmée alors que nous imprimons).
Il a publié Libre, seul et assoupi, Le Saut du requin et Un jeune homme superflu, Aux Éditions Au Diable Vauvert,

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