Archives de catégorie : BUREAUX D’ÉCRIVAIN

Où et comment écrivent les écrivains?

LE BUREAU DE PHILIPPE JAENADA

« Sur la table de bois où se trouvent le clavier et l’écran : une petite lampe pour la lumière de nuit, la bougie de l’autre côté, près des clopes, du cendrier et de la tasse de café, avec les quatre Légo que je tripote de la main gauche quand je sens que la nervosité (nuisible) monte. »

« J’ai essayé plusieurs fois de travailler ailleurs que dans mon bureau (dans un bar, une chambre d’hôtel, ou chez ma mère), je n’y arrive pas. Je me sens trop perméable à l’extérieur, je me dilue et ce que j’écris ressemble, au mieux, à du vin coupé à l’eau.

Dans mon bureau, rien n’a bougé depuis près de quinze ans. (Ma femme, Anne- Catherine, a des soucis de tocs, de maniaquerie pathologique, chacun des meubles et objets qui emplissent notre appartement a une place qu’elle a déterminée, qu’elle seule connaît précisément (au millimètre près) : elle veille en permanence à ce que
l’ordre qu’elle a choisi (parfois bordélique en apparence, d’ailleurs) soit maintenu – si je déplace une chaise de deux centimètres ou un cendrier d’un, elle passe derrière moi pour arranger le problème. En revanche, nous avons convenu qu’elle ne s’occuperait pas de tout ce qui se trouve dans mon bureau. Je sens qu’elle se fait violence
elle se griffe les paumes quand elle entre), mais elle me laisse décider de mon décor de travail.)
J’ai l’impression d’être un cosmonaute sanglé dans une capsule de fusée, où chaque objet utile est à portée de main, de regard au moins. »

Philippe Jaenada

Retrouvez la Panoplie littéraire de Philippe Jaenada dans le numéro 50.

Share

LE BUREAU DE FRANÇOIS BÉGAUDEAU

Pour préserver mon capital littéraire déjà faible, je ferais mieux de dire que j’écris dans des hôtels. Or je n’écris que chez moi. Ce n’est pas que je sente, dans cet appartement, des vibrations propices à l’art. C’est juste que je crains de ne pas trouver ailleurs, assis sur une autre chaise et devant un autre bureau, la posture la moins inadéquate à mon dos évidemment douloureux.
Face à moi je n’ai ni la plage de Malibu ni un sommet suisse mais un mur, comme Bartleby le scribe. Sur une bande large d’un mètre qui court d’un bord à l’autre, ledit mur est sévèrement écaillé. En tombant, des lambeaux de peinture beige ont découvert la couche originelle, blanche et lépreuse (lépreux est l’adjectif réflexe en pareil cas mais je n’en vois pas de meilleur).


FRANÇOIS BÉGAUDEAU, Décapage numéro 56, février 2017.

Share

LE BUREAU DE MARIE DARRIEUSSECQ

Je quitte peu mon lit l’hiver, c’est devenu un grand bureau,
entre les piles de bouquins, le thermos de thé, les coussins,
les jouets des enfants. L’iPad est pratique pour écrire au lit.
Le bureau est devenu le lieu de la psychanalyse, pour recevoir
mes patients. Il ouvre en grand sur un balcon avec des
rosiers et des merles, c’est un beau lieu pour rêver éveillé.
Mais j’ai aussi des périodes d’écriture très denses où je me
lève tôt pour m’enfermer dans ce bureau tout au bout de
l’appartement, à l’écart du bruit et du monde… Bref : ça
dépend. Dans la cuisine, j’écris parfois à certaines heures
quand la lumière y est belle, ou quand je me refais une
énième théière.


Marie Darrieussecq, dans Décapage, numéro 46.

002-02-la-cuisine002-01-le-bureau-2

Share

LE BUREAU DE SERGE JONCOUR

le-bureau-2

Avant, il y avait deux catégories d’êtres. Ceux qui avaient un bureau. Et ceux qui n’en avaient pas. Alors qu’aujourd’hui, avec chacun son ordinateur, portable ou pas, on est tous un peu le petit bureaucrate de soi-même. Aujourd’hui, son bureau c’est ses genoux. Mais, pour formaliser la chose, j’ai un bureau fixe, et un bureau volant, pour étaler, disposer, des papiers, des plans, des manuscrits répandus. Mon bureau, celui où ça se passe vraiment, c’est plus qu’un bureau, c’est un abri. Un refuge. Une position retranchée derrière des remparts de livres, bien dérisoires murailles en apparence, mais éminemment dissuasives, tout ce qui y pénètre, venu de l’extérieur, est trié et servira ma cause… Un auteur est un fantassin assis. Assis la plupart du temps. Mais en dedans ça court… Écrire c’est prendre le risque de la phrase suivante, il faut être sûr de soi et se sentir fort pour avoir cette audace-là, pour prendre ce risque de s’en remettre à la phrase inconnue, la non encore surgie, la phrase qui est là, à l’ombre, en soi, prête à sortir, pour qu’elle sorte de sa position retranchée il faut qu’elle se sente en sécurité. J’ai identifié pour moi le risque, quand j’écris, le péril, mon péril, c’est de tourner en rond. Cela va bien à d’autres. Je suivrais Proust trois pages à longer une haie. Ou Butor. Ou Enard. Balzac tourne sacrément bien en rond par moments. Ce sont des épuiseurs d’espace. Moi ça ne me va pas. Il me faut propulser l’affaire dans du concret. De l’inattendu. Du surprenant.

Serge Joncour, dans le numéro 55.

Share