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Confusion par Lydie Salvayre

Il n’y a, sur la littérature, que des avis injustes…

 

Il n’y a pas de jugement objectif de la littérature. C’est ce que dit Ingeborg Bachmann dans ses Leçons de Francfort. Et la question de savoir comment encercler cette littérature qui est incapable de dire elle-même ce qu’elle est, à qui l’on dit sans cesse ce qu’elle est et ce qu’elle doit être, reste toujours posée. Bouvard et Pécuchet s’emploient à y répondre. Mais doivent-ils, pour réussir l’encerclement, chercher des critères d’appréciation dans la grammaire? Ou s’imprégner d’ouvrages d’esthétique ? Étudier la notion du beau ? Mais pour les uns, le Beau est ci, et pour les autres il est ça. à qui se fier ? Le Beau pour Baudelaire n’est-il pas précisément le mystère ? La notion de Sublime serait-elle moins sujette à caution ? Comment la distinguer de la notion du Beau ? Au moyen du tact ? Et le tact d’où vient-il ? Du goût ? Qu’est-ce que le goût ? Et qu’est-ce que le vrai ? La préoccupation du Beau empêche-t-elle le vrai ? etc. etc. Bouvard et Pécuchet ont beau chercher en tous sens, ils ne trouvent pas de critères précis pour évaluer la littérature, pas de norme objective pour en déclarer le prix et encore moins de recettes pour la reproduire.

Il faut donc s’y résoudre : il n’y a, sur la littérature, que des avis injustes. C’est la littérature qui le veut, c’est sa nature qui le veut. Il n’y a que des avis injustes, et la littérature se maintient au prix de cette injustice. Toute l’histoire littéraire en témoigne. Tous les critiques et les auteurs le savent. Mais personne, au fond, n’en accepte l’idée.

Personne n’accepte de reconnaître que les engouements et les désengouements littéraires sont extrêmement labiles, que le succès et l’insuccès d’un roman dépendent de sa transaction plus ou moins réussie avec l’esprit du temps (Virginia Woolf), ou avec la bêtise nationale (Baudelaire), et que des pans entiers de la littérature peuvent disparaître à telle époque sous la pression d’une terreur inofficielle et réapparaître longtemps après (Ingeborg Bachmann).

Personne ne consent à cette incertitude. Les critiques veulent croire en ce qu’ils disent. Les lecteurs veulent croire en ce que disent les critiques. Les écrivains veulent croire en ce que disent
les critiques lorsqu’ils leur sont favorables, et les contester au nom de cette fameuse variabilité lorsqu’ils leur sont défavorables.
Le trouble, pour ces derniers, est à son comble lorsque leurs livres font l’objet, au même moment, de critiques favorables et défavorables. Et la violence qu’ils peuvent ressentir tient, me semble-t-il, à cette double injonction, à ce double lien, je t’aime-je te hais, dont on dit en psychiatrie qu’il est d’un grand pouvoir perturbateur. J’en fis l’expérience avec la sortie de Hymne.

Éric Chevillard, dans Le Monde, avait consacré son article à mon livre et, comme j’admire Chevillard, sa critique m’enchanta à proportion de mon admiration. Au point que je me pensais, naïvement, pendant quelques jours, à l’abri d’éventuelles attaques. Celles-ci ne tardèrent pas. Et le jour où, morte de peur et souhaitant la fin du monde (car la télévision m’intimide à un point inimaginable), je me préparais à me rendre à l’émission de télévision « La Grande Librairie », je reçus deux heures avant un appel de mon éditeur, me prévenant qu’un certain Fabrice Pliskin éreintait mon livre dans Le Nouvel Observateur sur un ton qui frisait l’injure. Je ne sais pas ce qui en parut à la télévision, mais le coup, sur le moment, porta, et toutes les raisons raisonnables, que je mentionne ci-dessus, s’effondrèrent en un instant. Une injure publique, quel que soit celui qui la prononce, et serait-il l’homme le plus médiocre de la terre, fait mal. Et fait d’autant plus mal qu’il n’est pas dans les moeurs littéraires d’y riposter. J’essayais donc de faire bonne figure (pour l’audience : faire bonne figure est un impératif), mais je ne pouvais m’empêcher de penser que tous, sur le plateau, avaient lu l’article haineux, que tous étaient sans doute convaincus de son bien-fondé, ce Fabrice Pliskin dont j’ignorais les œuvres étant peut-être, me disais-je, le Maurice Blanchot de notre temps. J’oubliai rapidement les termes de son attaque.

Mais le souvenir me resta d’un moment où, recevant simultanément l’éloge et le bâton, je ne fus plus que confusion.


Lydie Salvayre
Née en 1948. Est venue tardivement à l’écriture. A commencé à publier des textes dans des revues d’Aix-en-Provence (ce qui est
un bon début). A depuis publié de nombreux romans. A reçu le Prix Goncourt en 2014 pour Pas pleurer publié au Seuil.
Dernier livre paru : Tout homme est une nuit, Seuil, 2017.


Texte publié dans le numéro 45 de la revue Décapage.

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LE NUMÉRO 56

CHRONIQUES
Le Journal littéraire • Xabi Molia
Un carnet de bord pas comme les autres
Regards
#1 Une liste à la Sei Shônagon autour de Borges par Eduardo Berti
#2 Une uchronie littéraire sur Frédéric Berthet par Pierre Bayard
#3 Une réhabilitation de la lapalissade par Dan Nisand
L’Interview imaginaire • Marcel Aymé
Une conversation inédite et exceptionnelle avec Marcel Aymé
Et moi, je vous en pose des questions ? • Éric Neuhoff
Tout savoir sur l’auteur en moins d’une minute, montre en main
Pour remonter le moral de l’auteur • Iegor Gran
Quelques conseils pour ne pas sombrer dans la neurasthénie
Notes de bas de page & poils de chèvre • Arthur Devriendt
Comment faire la différence entre son cousin et un morceau de parmesan?
Postures (et impostures) de l’homme de lettres • Jean-François Kierzkowski
Où l’on apprend que plagier, c’est pas beau

THÉMATIQUE
Les écrivains écrivent (toujours), lisent (souvent), et fréquentent des librairies (parfois). Mais qu’aiment-ils quand ils ne s’adonnent pas à l’une de ces trois activités ?
Pénétrez dans l’intimité de quelques écrivains et découvrez où se rend deux à trois fois par semaine Alexandre Kauffmann ; ce que collectionne Arthur Dreyfus ; comment Clément Bénech occupait les après-midis de son adolescence ; ce que contient « l’autre carnet » d’Éric Chevillard ; pourquoi Erwan Desplanques connaît par coeur le nom de certaines aires d’autoroutes ; quel est le soleil caché de Frédérique Deghelt ; pourquoi Louis-Henri de La Rochefoucauld est invisible un mois par an ; le trésor – bien caché – de Nathalie Kuperman ; ce que pratique par procuration Patrice Pluyette et pourquoi Sophie Divry a souvent le nez en l’air.

LA PANOPLIE LITTÉRAIRE
FRANÇOIS BÉGAUDEAU
PAR FRANÇOIS BÉGAUDEAU

BÉGAUDEAU PAR BAUDOUIN NOVEMBRE 2016

Auteur de 13 romans, mais aussi d’essais, de bandes dessinées, d’articles critiques, de pièces de théâtre, de scénarios et sans doute encore de quelques SMS, mails ou tracts, François Bégaudeau dans son autoportrait littéraire interroge sa biographie, parcourt sa bibliographie et nous dévoile quelques livres de sa bibliothèque avec sérieux et autodérision.

CRÉATIONS
Nicolas Bouyssi,
Y disparaître
Nouvelle illustrée par Elis Wilk
Fabien Clouette & Quentin Leclerc, César et Jimmy
Une biographie semi-imaginaire de Jimmy Arrow
Illustrée par Maya Brudieux
Franz Bartelt, La Solitude
Nouvelle illustrée par Aurélie Garnier
François-Henri Désérable, Deux hasards en octobre
Récit illustré par Manon Bucciarelli
Achilléas Kyriakìdis, Ars poetica
Nouvelle traduite du grec par Nicolas Pallier Et illustrée par Elka
David Thomas, Le conseil d’Hemingway Et autres textes
Microfictions illustrées par Floriane Ricard

 

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LE NUMÉRO 52

Illustration de couverture : Olivier Lerouge, www.studiocorpus.com
 
CHRONIQUES
Le Journal littéraire 
VINCENT ALMENDROS
Quelques jours avec l’auteur de Un été (Éditions de Minuit, 2015)
Regards #1
ÉRIC CHEVILLARD
Une visite dans la maison natale de Hegel, à Stuttgart
Regards #2
SÉBASTIEN AYREAULT
Une plongée dans l’envers du décor des séries américaines
Regards #3
GUILLAUME DABAN
À la recherche de l’auteur mythique Christian Costa
Avec les participations de Christian Oster, Éric Holder et Dominique Noguez
L’Interview imaginaire
ÉMILE AJAR
Une conversation avec Émile Ajar qui n’a pas la langue dans sa poche
La Pause
ALBAN PERINET ET JEAN-BAPTISTE GENDARME 
La meilleure façon de faire lire un livre, c’est d’en parler
À vos idoles
FRANÇOIS-HENRI DÉSÉRABLE
Une lettre pour le Rimbaud des mathématiques : Évariste Galois
Postures (et impostures) de l’homme de lettres
JEAN-FRANÇOIS KIERZKOWSKI
Comment se tenir pour donner une bonne image de soi
Et moi je vous en pose des questions ?
PATRICK AUTRÉAUX
Tout savoir sur l’auteur en moins de soixante secondes
THÉMATIQUE
LA PETITE FABRIQUE DES TITRES
Dix auteurs reviennent sur la petite fabrique des titres et expliquent leur choix, les circonstances de leur trouvaille, ou leur inspiration…
Avec :
Anna Rozen
Cécile Coulon
Éric Faye
Éric Neuhoff
Jean-Philippe Blondel
Laurence Tardieu
Laurent Sagalovitsch
Louis-Henri de La Rochefoucault
Martin Page
Thomas Vinau
LA PANOPLIE LITTÉRAIRE
FRÉDÉRIC BEIGBEDER
Il pourrait être le Jean Cocteau de l’époque. Vibrionnant, touche-à-tout, doué par nature mais trop célèbre – et sans doute omniprésent – pour être pris au sérieux… Frédéric Beigbeder est-il vraiment réductible à un slogan ? Rencontre avec un auteur acrobate qui nous ouvre ses portes, ses archives, et parle de son métier d’écrivain.
CRÉATIONS
Des nouvelles illustrées et cent pour cent inédites.
DAVID BOSC
FRÉDÉRIC VERGER
CHRISTIAN GARCIN
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