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LE BUREAU DE PHILIPPE JAENADA

« Sur la table de bois où se trouvent le clavier et l’écran : une petite lampe pour la lumière de nuit, la bougie de l’autre côté, près des clopes, du cendrier et de la tasse de café, avec les quatre Légo que je tripote de la main gauche quand je sens que la nervosité (nuisible) monte. »

« J’ai essayé plusieurs fois de travailler ailleurs que dans mon bureau (dans un bar, une chambre d’hôtel, ou chez ma mère), je n’y arrive pas. Je me sens trop perméable à l’extérieur, je me dilue et ce que j’écris ressemble, au mieux, à du vin coupé à l’eau.

Dans mon bureau, rien n’a bougé depuis près de quinze ans. (Ma femme, Anne- Catherine, a des soucis de tocs, de maniaquerie pathologique, chacun des meubles et objets qui emplissent notre appartement a une place qu’elle a déterminée, qu’elle seule connaît précisément (au millimètre près) : elle veille en permanence à ce que
l’ordre qu’elle a choisi (parfois bordélique en apparence, d’ailleurs) soit maintenu – si je déplace une chaise de deux centimètres ou un cendrier d’un, elle passe derrière moi pour arranger le problème. En revanche, nous avons convenu qu’elle ne s’occuperait pas de tout ce qui se trouve dans mon bureau. Je sens qu’elle se fait violence
elle se griffe les paumes quand elle entre), mais elle me laisse décider de mon décor de travail.)
J’ai l’impression d’être un cosmonaute sanglé dans une capsule de fusée, où chaque objet utile est à portée de main, de regard au moins. »

Philippe Jaenada

Retrouvez la Panoplie littéraire de Philippe Jaenada dans le numéro 50.

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CHER EDDIE LITTLE… PAR PHILIPPE JAENADA

Salut Eddie,

J’ai vu un truc à la télé sur un type qui parlait avec les morts, et qui avait l’air tranquille et sérieux, donc j’essaie, on sait jamais. Pour tout te dire, je voulais écrire à Bukowski, en fait. Mais il doit recevoir des tonnes de lettres (et je crois que déjà, de son vivant, ça le gonflait), tandis que toi, pauvre fantôme de cette chambre de motel de Los Angeles où tu as claqué le 20 mai 2003, les yeux révulsés à 48 ans, c’est sûrement pas le courrier qui te submerge. Tu dois t’ennuyer à remourir. Bref. J’ai lu tes deux romans, Encore un jour au paradis (Another day in paradise) et Du plomb dans les ailes (Steel toes), ça m’a retourné (plusieurs fois, donc je reste dans le bon sens) et je ne sais plus quoi lire maintenant. T’aurais pu attendre un peu avant de forcer la dose. Deux livres, c’est pas des masses. Toxico, voleur, criminel à 13 ans, plein de fric ou ruiné, toute la vie comme ça dans le tumulte et la déroute, des tas d’années foutues en taule, quelques-unes en cure, foutues, deux livres et c’est terminé, le cœur arrêté, une explosion molle et tu piques du nez pour toujours dans un motel pourri de Sepulveda Blvd, avec trois dollars sur la table de chevet. Maintenant, peu de gens te connaissent, encore, même aux états-Unis. Mais ça va pas durer. Deux livres, finalement, c’est pas mal. C’est ta voix, c’est toi qui restes, ta force désespérée, ton élégance, ton détachement dans le vacarme, qui restent. Ta légèreté malgré toute cette douleur dans le corps. Bref. Je pense à toi dans un appartement du 10e à Paris, c’est quand même un peu de la magie. C’est beaucoup, deux livres. Tu resteras pas longtemps coincé dans ce motel, si tu veux mon avis, tu vas t’étendre dans le monde. Moi, pour l’instant, je descends boire une bière.


Philippe Jaenada
Dans le numéro 28, juin 2006.

 

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LIQUÉFACTION PAR PHILIPPE JAENADA

ecrivainpoisson

J’étais invité dans l’émission de Field sur Europe 1, un genre de table ronde commerciale avec toutes sortes d’artistes en promo qui venaient, par tranches de dix minutes chacun dans le tumulte feutré de l’hôtel Costes, tenter comme moi de vendre leurs casseroles, poissons frais et poèmes. J’aime bien Field mais j’avais envie d’y aller comme de me briser les rotules. J’y suis allé quand même. Avant de partir, j’avais noté sur le net l’adresse du Costes, où je n’avais jamais mis les pieds : 239, rue Saint-Honoré. Par crainte ancestrale du retard (l’émission était en direct), j’étais parti de chez moi bien en avance. Je faisais le blasé qui va bougon au boulot, mais j’étais nerveux, timide. Je suis sorti du métro place Vendôme, au milieu des bijouteries, des façades nobles et des voitures silencieuses, comme une sardine du Vieux-Port dans un lagon aux Seychelles. Field prenait l’antenne à 21h04, nous avions rendez-vous à 20h50, il était 20h37. Tranquille. Il fallait que j’aie l’air à l’aise en arrivant – souple, habitué. J’ai tourné à gauche dans la rue Saint-Honoré et suis passé devant le numéro 356. C’était plus loin que je ne pensais mais ça me convenait aux pommes, j’avais juste le temps de marcher paisiblement, lentement, pacha, une soixantaine d’immeubles et d’arriver pile – qu’on n’imagine pas que j’étais parti de chez moi bien en avance, pauvre gars.
Arrivé au 248 (ça me semblait bien éloigné de la place Vendôme, tout de même – le trac déforme sans doute l’espace et le temps), à 20h53, correct, j’ai commencé à regarder du côté des numéros impairs : 165. 248, 165 ? Qu’est-ce que c’est que cette rue bancale ? 20h54. (Quoi, déjà ?) J’ai fait demi-tour comme une voiture américaine et suis reparti dans l’autre sens en courant comme un forcené à fond la caisse, sur vingt mètres car ensuite je n’en pouvais plus (je n’avais pas couru depuis l’épreuve d’athlétisme du bac), j’ai serré les dents et continué aussi vite que je pouvais – vu de l’extérieur, ça ne devait pas faire très rapide –, essayant de respirer et de balancer sobrement les bras en cadence, toujours comme un forcené mais un forcené qui n’en peut plus. En passant près d’un serveur en noir et blanc qui fumait une clope devant un bar, sans trop ralentir ma course désespérée et d’une voix plus forte et plus affolée que je n’aurais voulu, j’ai glapi : « C’EST PAR LÀ, L’HÔTEL COSTES ? » Il a hoché la tête sans me répondre, avec un mélange de consternation et de pitié dans le regard (un type qui va au Costes en courant ne peut pas susciter grand-chose d’autre – une vague sensation de peur, peut-être). Qu’est-ce qui m’avait pris de mettre un pull sous ma veste ? J’étouffais, je dégoulinais, je brûlais de l’intérieur. Je perdais des forces à chaque pas lourd sur le bitume (l’onde de choc me résonnait jusqu’aux tempes). J’ai essayé de lire l’heure sur un parcmètre mais je suis passé trop vite devant – ce qui m’a donné un petit sursaut de fierté, au coeur de la déroute. Après des dizaines de kilomètres, numéro 235 (je suis repassé devant la place Vendôme, en fait il ne fallait pas tourner à gauche mais à droite, c’était tout bête), 237, je me suis planté devant le colosse de glace qui gardait l’entrée du Costes, sans avoir pensé à ralentir un peu avant. La vue brouillée, j’ai tout de même remarqué une sorte de crispation à peine perceptible de tout son corps face à ce type écarlate, hors d’haleine et en sueur qui se ruait vers la porte. J’ai cru qu’il allait me donner un coup de pied par réflexe. Mais quand j’ai bredouillé mon nom et celui de Field, il s’est écarté, à regret. Une attachée de presse m’attendait, inquiète mais très pro (elle m’a accueilli comme si j’étais dans un état normal), et m’a conduit à toute vitesse, ne sachant pas que je risquais la syncope, à travers une grande salle sombre remplie de jeunes gens très détendus qui pépiaient dans la musique, vers une table ronde dans un coin, entourée de techniciens, à laquelle tous les invités étaient déjà installés. Field m’a fait un signe d’urgence, il commençait dans quelques secondes. Avant de m’asseoir à la dernière place libre, j’ai malgré tout pris le temps de serrer la main de tout le monde, Michel Field, Linda Lemay, Anne Brochet, Jean- Paul Rouve et d’autres plus mystérieux, « Philippe Jaenada », pour leur montrer que j’étais à l’aise. Chacun leur tour, ils ont ainsi dû presser entre leurs doigts horrifiés le morceau de chair chaude, molle et ruisselante que je leur tendais. (J’ai vu Anne Brochet s’essuyer discrètement la paume sur son pantalon.) Pendant toute l’émission, j’ai gardé à leurs yeux comme aux miens, collée au corps et à l’âme, cette image de type mal dans sa peau, de retardataire congestionné qui panique. On ne m’y reprendra plus, j’espère. Parce qu’en vrai, je ne suis pas comme ça.


Philippe Jaenada – Décapage numéro 45.
Illustration : Alban Perinet.

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