Rox, Rouky, Rochefort, Campan et moi… par Olivier Adam

La première fois je ne me souviens pas mais j’ai oublié tant de choses. Peut-être y a-t-il eu l’éblouissement, les yeux écarquillés vers la lumière. Plus sûrement l’indifférence un peu blasée de qui déjà ne s’étonne plus de rien. C’était un Disney, je suppose. Avec mon frère, celui qui s’est rayé de ma vie comme s’il n’y avait tenu qu’un rôle éphémère, avant de passer à un autre film, un autre rôle, ni plus ni moins important que le précédent. Ma grand-mère était près de moi elle aussi, et elle allait mourir quelques mois plus tard. C’était Merlin l’enchanteur mais ça n’a plus d’importance. Il ne m’en reste aucune image. Ce que je garde par contre, la seule chose qui compte, c’est la sensation confuse, mais intacte presque, de leurs présences à tous les deux.

Le premier film dont je n’ai pas tout oublié, par contre, c’est Rox et Rouky je crois. Mais bizarrement, ce dont je me souviens surtout, c’est la voix de Jean Rochefort : elle sort du haut-parleur unique du mange-disque orange que j’ai reçu pour Noël, tandis que je tourne les pages du livret au format des trente-trois tours, assis sur la moquette bleue de la chambre aux rideaux pareils, meubles en formica blanc à liserés marronnasses, fenêtre aux croisillons de bois sur le jardin et l’allée plantée de tilleuls un peu malades. De cette époque, celle de mes dix ans, je garde pour Rochefort un genre de tendresse poignante, la même que j’éprouve pour Joe Dassin que j’écoutais alors en boucle, ou pour certaines chansons (Le petit garçon de Reggiani, La Fanette de Brel, Que serais-je sans toi de Ferrat) qui n’étaient pas de mon âge et qui me submergeaient, et qui aujourd’hui me taillent en pièce et m’étranglent quand par hasard je les entends à la radio, sans que je sache trop bien pourquoi sinon qu’elles appartiennent à l’enfance, au passé, et que chez moi la nostalgie n’est jamais un regret, ni une mollesse, mais un coup de pied dans le ventre, qui me coupe en deux et m’enlève le souffle. Je crois que si aujourd’hui quelqu’un me faisait la surprise de retrouver ce disque et de me le passer sans que je m’y attende, au moment même où Rochefort prononcerait le nom de Big Mama, je m’effondrerais, me diluerais, volerais en éclat.

De Rox et Rouky, aussi, ce surnom : Chef. C’est celui du grand chien qui enseigne la chasse à Rox, et que par accident Rouky va manquer conduire à la mort et obliger à la retraite. Des années plus tard, je nomme Chef un entraîneur de boxe dans un de mes livres, et Bernard Campan l’incarne à l’écran. Dans les interviews, on lui demande si Chef, c’est bien à cause de cette fameuse nouvelle de Carver. Il ne sait pas vraiment de quoi ils parlent mais il acquiesce, il a lu deux ou trois choses sur moi, et bien sûr, les journalistes étant ce qu’ils sont, jamais avares de facilités, jamais rassasiés de paresse, il a croisé à plusieurs endroits, à chaque article presque, le nom de Carver. Un jour, tout de même, Campan, ce héros inconnu de mes douze ans, me pose la question et à lui seul je confie la vérité : Chef, ça vient juste de Rox et Rouky. Il sourit de son sourire de martien et me dit qu’il préfère ça. Qu’il aime bien Carver mais que la référence à Rox et Rouky lui convient mieux. Puis il hausse un sourcil et, d’une voix qu’il emprunte à Jean Rochefort, prononce les noms de Chef, Rox, Rouky, Big Mama. À cet instant, face à lui, j’ai douze ans et je crèche à Juvisy, je suis ce gamin un peu rond et timide qui tente en vain sa chance auprès des filles, qui dans la cour du collège reprend comme les autres les gimmicks des Inconnus, et qui encore un ou deux ans auparavant écoutait Rochefort susurrer, avec cette élégance outrée qui est sa marque, l’histoire un peu niaise d’une amitié impossible entre un renard et un chien de chasse. A cet instant, loin de Pialat, de Modiano, de Carver et de Cassavetes, quelque chose d’essentiel et d’indéchiffrable nous lie à jamais, Rox, Rouky, Rochefort, Campan et moi.


Olivier Adam
« Souvenir de cinéma » Dans le numéro 28 de Décapage, en juin 2006.

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